Stratégie énergétique : "On a été mous sur l'électrification des usages", selon Jean-Marc Jancovici

interview 23:51 ソース ↗ jean-marc jancovici shift project stratégie énergétique programmation pluriannuelle de l'énergie nucléaire énergie renouvelable
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Jean-Marc Jancovici, président du Shift Project, analyse la Programmation Pluriannuelle de l'Énergie (PPE) de la France, critiquant la lenteur de l'électrification des usages et discutant des enjeux du nucléaire, des énergies renouvelables et de la perception de l'écologie par les élus locaux.

  1. 0:00 Quels seront nos besoins en électricité d'ici dix ans et comment la produire cette
  2. 0:04 électricité ? Question stratégique pour la France, enjeu de souveraineté, de compétitivité,
  3. 0:09 enjeu climatique aussi en vue d'une sortie des énergies fossiles.
  4. 0:14 On en parle avec un spécialiste de l'énergie et du climat ce matin et avec vous, chers
  5. 0:19 auditeurs au 01, 45, 24, 7000 et sur l'application Radio France.
  6. 0:23 Bonjour Jean-Marc Jancovici, merci d'être avec nous sur France Inter, vous êtes le
  7. 0:28 président du groupe de réflexion de Shift Project, vous publiez une étude en vue des
  8. 0:33 élections municipales après avoir consulté 3000 élus locaux sur l'écologie mais d'abord
  9. 0:39 forcément c'est l'actualité du jour, la présentation par Sébastien Lecornu de la
  10. 0:42 PPE, la programmation pluriannuelle de l'énergie, c'est-à-dire la feuille de route énergétique
  11. 0:48 de la France d'ici 2035, c'est un texte crucial qui fixe notamment la part du nucléaire
  12. 0:55 et du renouvelable dans la production d'électricité, ça fait 3 ans qu'on l'attend cette PPE qui
  13. 1:00 a fait les frais des tensions politiques des derniers mois, il était temps Jean-Marc
  14. 1:04 Jancovici, la France a besoin de ce cap ?
  15. 1:06 Alors l'énergie c'est un système très lent, c'est un système extrêmement inertiel.
  16. 1:11 Si on prend une centrale nucléaire, puisqu'on parle d'électricité, entre le moment où
  17. 1:16 on commence le dessin d'une nouvelle centrale et le moment où la dernière centrale du
  18. 1:21 dessin en question sortira de service, il se passe un siècle.
  19. 1:24 Un réseau électrique c'est une infrastructure, c'est pareil, dans le pas de temps caractéristique
  20. 1:29 se compte en demi-siècle ou en siècle.
  21. 1:30 Si vous regardez la façon dont fonctionne le parc de voitures de l'autre côté, un
  22. 1:35 parc de voitures thermique c'est quelque chose qui met un demi-siècle à se changer
  23. 1:39 de manière significative.
  24. 1:40 Donc on est sur des pas de temps très longs, on va dire le pas de temps caractéristique
  25. 1:43 du système énergétique c'est une vie humaine.
  26. 1:44 Donc c'est quelque chose qui se planifie, c'est quelque chose qui se programme et c'est
  27. 1:49 quelque chose qu'on ne peut pas gérer, enfin si on veut être efficace, on ne peut pas
  28. 1:52 gérer à la petite semaine et on ne peut pas dire, exactement comme pour le budget,
  29. 1:56 chaque année on va décider de ce qu'on fait et puis si d'une année sur l'autre on change
  30. 2:00 des orientations, ce n'est pas très grave, ça suivra.
  31. 2:02 Donc on est obligé de faire de la planification et de la programmation, du reste programmation
  32. 2:07 pluriannuelle, ça dit bien ce que ça veut dire, donc effectivement oui c'est essentiel
  33. 2:11 d'avoir ce genre de document.
  34. 2:12 Ce qui n'empêche pas de changer d'avis, en l'occurrence la dernière feuille de route
  35. 2:16 elle prévoyait la fermeture de 14 réacteurs nucléaires, là on a totalement changé d'optique
  36. 2:22 puisque dans les dix ans qui viennent le gouvernement veut six nouveaux réacteurs
  37. 2:26 de type EPR avec huit supplémentaires en option, vous qui êtes un fervent défenseur
  38. 2:30 du nucléaire, vous applaudissez ce changement d'orientation ?
  39. 2:35 Je déplore surtout l'orientation précédente, c'est-à-dire qu'en fait avec le système
  40. 2:40 de « je t'aime moi non plus » qu'on a eu entre le gouvernement, on va dire, le pouvoir
  41. 2:45 politique et le nucléaire en France pendant 20 ans, on a pris ces 20 ans d'hésitation,
  42. 2:51 on commence à les payer aujourd'hui avec des réacteurs qui mettent du temps à sortir
  43. 2:54 de terre, avec un nucléaire qui coûte cher, voilà c'est la sanction directe j'ai envie
  44. 2:59 de dire une génération après ces hésitations, on est en train de la voir aujourd'hui.
  45. 3:03 Sur les renouvelables c'est exactement pareil, en fait on ne joue qu'une fois, il faut bien
  46. 3:09 comprendre qu'on ne joue qu'une fois quand on planifie un système énergétique et donc
  47. 3:13 si la première fois on s'est décidé pour des raisons non pertinentes j'ai envie de
  48. 3:18 dire, c'est-à-dire qui n'ont pas de trait au fonctionnement même du système, ce qui
  49. 3:21 a été le cas quand on a décidé de supprimer 14 réacteurs, eh bien on se retrouve derrière
  50. 3:26 avec une dette, un héritage qui devient compliqué à gérer et c'est la raison pour laquelle
  51. 3:31 il est légitime de beaucoup discuter de ce texte avant de le décider, donc moi je ne
  52. 3:34 trouve pas ça anormal que ça prenne du temps, que il y ait des gens qui expriment des opinions
  53. 3:40 différentes et qu'on prenne le temps d'en discuter, ça je trouve ça tout à fait normal.
  54. 3:43 On va détailler la feuille de route et il y a beaucoup de réactions politiques qui
  55. 3:46 disent aussi de la façon dont les responsables politiques français envisagent la question
  56. 3:50 de l'énergie mais sur les grandes orientations de cette programmation pluriannuelle.
  57. 3:54 Florence le disait, on pousse les feux sur le nucléaire, sur la question des énergies
  58. 3:58 renouvelables on fait plus d'éoliens en mer et sur l'éolien terrestre et le solaire
  59. 4:03 on ralentit un peu.
  60. 4:04 Le gouvernement dit c'est un « en même temps », est-ce que c'est une bonne façon
  61. 4:09 d'envisager la programmation de l'énergie ?
  62. 4:11 Alors oui et non parce qu'il manque un gros « en même temps » dans cette histoire.
  63. 4:15 Aujourd'hui l'électricité représente un peu plus de 20% de l'énergie qui alimente
  64. 4:19 toutes les machines que nous avons en France.
  65. 4:21 Parce que l'énergie c'est la nourriture des machines, c'est à ça que ça sert.
  66. 4:23 Donc l'électricité en représente 20% ce qui veut dire que la non-électricité représente
  67. 4:27 80%.
  68. 4:28 80% de ce qui alimente les chaudières domestiques ou d'usines, de ce qui alimente les engins
  69. 4:34 qui roulent, qui volent, qui naviguent etc.
  70. 4:37 C'est aujourd'hui pas de l'électricité, c'est-à-dire essentiellement des combustibles
  71. 4:41 fossiles et un peu de renouvelable chaleur, de la biomasse.
  72. 4:44 Et le gros enjeu, majeur, massif, c'est de passer ces 80% à pas grand-chose, c'est-à-dire
  73. 4:51 d'électrifier tous nos usages.
  74. 4:52 Et en fait le gros problème qu'on a en ce moment et la raison pour laquelle on a ce
  75. 4:55 débat sur est-ce qu'il faut ralentir ou pas sur les ENR, c'est tout simplement qu'on
  76. 4:58 a été beaucoup trop mous sur l'électrification des usages.
  77. 5:00 Donc là on stagne, la consommation d'électricité elle stagne.
  78. 5:04 Oui, on s'est pas occupé suffisamment vigoureusement de passer à l'électricité, la mobilité,
  79. 5:08 le chauffage et une partie des processus industriels.
  80. 5:11 Ce qui vient d'être annoncé à Dunkerque pour Arcelor, c'est une très bonne idée,
  81. 5:14 mais ça aurait été une encore meilleure idée si on l'avait fait il y a 10 ou 15 ans.
  82. 5:19 Et c'est bien ça, c'est-à-dire qu'en même temps qu'on augmente la production,
  83. 5:24 si on veut pas avoir de problème, il faut augmenter la consommation.
  84. 5:27 Et cet aspect-là de la politique publique, aujourd'hui, reste très très imparfait.
  85. 5:33 Ce qu'il faut dire aussi pour qu'on comprenne bien, c'est qu'il y a un enjeu géostratégique
  86. 5:36 derrière la production d'énergie et la production d'électricité, c'est qu'on veut pouvoir
  87. 5:41 se passer à terme du gaz, du pétrole russe-américain.
  88. 5:44 Oui, alors ça c'était déjà le cas au titre du réchauffement climatique.
  89. 5:48 Si on veut baisser les émissions de gaz à effet de serre, on veut déjà se passer du gaz et du pétrole,
  90. 5:52 d'où qu'ils viennent du reste, qu'ils viennent des Norvégiens, qu'ils viennent des Algériens,
  91. 5:55 ou qu'ils viennent des Américains, ou qu'ils viennent des Qataris, tout ça c'est pareil.
  92. 5:58 Là en plus, l'actualité nous rappelle que même chez les gens qu'on pensait nos copains,
  93. 6:03 c'est parfois pas tout à fait nos copains.
  94. 6:05 Donc, moi je trouve que l'Europe a été gentiment naïve quand elle a dit se passer du gaz russe,
  95. 6:12 ça va pas être un problème, on va retomber sur nos pieds, ben c'est pas si simple que ça de retomber sur ses pieds.
  96. 6:16 Il faut savoir que l'Union Européenne importe 97% de son pétrole et 90% de son gaz.
  97. 6:22 Ces chiffres étant respectivement de 99% et 100% pour la France.
  98. 6:25 Et il faut savoir par ailleurs qu'en ce qui concerne le pétrole dit conventionnel,
  99. 6:29 c'est-à-dire tout ce qui n'est pas le shale oil américain et les sables bitumineux canadiens,
  100. 6:32 la production mondiale est passée par un maximum il y a maintenant plus de 15 ans, en 2008.
  101. 6:38 Et c'est directement lié à une partie des désordres économiques qu'on constate maintenant en Europe.
  102. 6:42 Baisse de la production industrielle, fin de mois de plus en plus difficiles pour une partie de la population,
  103. 6:47 baisse de la circulation des marchandises en Europe parce que ça baisse depuis 2008,
  104. 6:51 baisse de la construction en Europe parce que ça baisse depuis 2008.
  105. 6:53 Donc vous avez tout un tas de signaux qui vous montrent que en fait,
  106. 6:56 moi j'ai envie de dire, la décarbonation subie on y est déjà, c'est déjà en route là.
  107. 7:01 Parce qu'on en fait du moins.
  108. 7:02 Parce qu'on en a moins à notre disposition.
  109. 7:04 Voilà, l'Europe est la première zone régionale qui est contrainte sur ses approvisionnements de manière significative.
  110. 7:09 Ce qui n'est pas le cas des Etats-Unis, parce qu'ils croulent sous le pétrole et ils croulent sous le gaz.
  111. 7:12 On va y revenir d'ailleurs.
  112. 7:14 Et donc nous, on n'a pas conscience de cette réalité physique.
  113. 7:17 Et on est en train en ce moment de réagir de façon beaucoup trop molle
  114. 7:23 par rapport à la réalité physique qui est celle qui nous arrive dessus de manière croissante.
  115. 7:28 Parmi les réactions, il y a celle de Marine Le Pen qui s'oppose à cette nouvelle programmation pluriannuelle.
  116. 7:33 Au Rassemblement national, on dit qu'il faut du 100% nucléaire.
  117. 7:36 Est-ce que c'est envisageable ?
  118. 7:38 Non.
  119. 7:39 Aujourd'hui, vous savez, moi j'adore le nucléaire,
  120. 7:41 mais aujourd'hui la production nucléaire en France, c'est 350 milliards de kilowattheures.
  121. 7:45 350 térawattheures.
  122. 7:47 L'énergie qui permet à la France de fonctionner au total, c'est 2100 térawattheures.
  123. 7:50 D'accord ? Donc le nucléaire fournit 350 sur 2100.
  124. 7:54 Donc si madame Marine Le Pen est prête à parier toutes ses économies contre les miennes,
  125. 7:57 qu'en l'espace de son mandat, si elle arrive à être élue, elle fait du tout nucléaire,
  126. 8:02 moi je prends le pari devant notaire demain matin,
  127. 8:04 c'est évident que là on est dans le slogan électoraliste
  128. 8:06 parce que les chefs de partis ont besoin de se différencier par rapport aux autres
  129. 8:10 en promotant des choses, qu'elles soient réalistes ou pas.
  130. 8:12 Marine Le Pen qui elle-même, il y a 10-15 ans, n'était pas une grande fan du nucléaire par ailleurs.
  131. 8:15 Non mais on est dans le jeu classique, c'est-à-dire que quand tous ces gens-là sont devant votre micro,
  132. 8:19 ils ont besoin de se différencier du voisin ou de la voisine
  133. 8:22 et donc ils ont besoin d'affirmer des choses qui sont parfois parfaitement farfelues.
  134. 8:25 Et Marine Le Pen n'est pas une exception dans cette histoire.
  135. 8:28 Je veux dire, tous les chefs de partis font parfois des promesses parfaitement farfelues
  136. 8:32 parce qu'ils ont besoin de se différencier des autres.
  137. 8:34 Mais c'est pas parce qu'elle le dit que c'est quelque chose qui est physiquement possible
  138. 8:37 et en l'occurrence c'est pas physiquement possible.
  139. 8:38 Alors on a précisément une question pour vous sur le nucléaire au standard
  140. 8:42 où nous accueillons Hélène, bonjour Hélène, bienvenue.
  141. 8:44 Oui, bonjour, j'appelle parce qu'en tant que citoyenne, je suis toujours choquée
  142. 8:52 du fait qu'on n'ait pas l'occasion d'avoir de réels débats sur des choix qui vont engager
  143. 9:01 nos sociétés sur le plan économique, sociétal, environnemental pour des décennies,
  144. 9:08 voire des millénaires et que tous ces choix depuis le début du nucléaire
  145. 9:13 n'ont toujours été faits sans qu'il y ait un réel débat qui soit possible,
  146. 9:19 y compris avec des professionnels du métier, par exemple il y a la Crérate qui est un organisme sérieux
  147. 9:28 qui a des arguments par rapport à ça, mais on n'entend jamais ou très rarement ce genre de choses
  148. 9:37 et moi ce qui m'inquiète c'est pour non seulement nos enfants mais les générations à venir
  149. 9:41 comment on est en train de transformer notre planète en poubelle.
  150. 9:44 Bon, alors le nucléaire vous inquiète manifestement, qu'est-ce qu'on répond Jean-Marc Jancovici ?
  151. 9:50 Qu'en matière d'énergie, en fait, on ne peut pas à tout moment remettre, c'est ce que j'ai dit tout à l'heure,
  152. 9:56 malheureusement on ne peut pas à tout moment remettre en cause ou remettre en débat l'orientation du moment.
  153. 10:01 On est un peu obligé de temps en temps de faire, enfin ce qu'il faut c'est avoir un moment, un débat qui soit éclairé
  154. 10:10 et puis une fois qu'on a fait un choix, si on en change tous les quatre matins,
  155. 10:13 j'ai envie de dire, là c'est la plus mauvaise des options.
  156. 10:17 Je n'étais pas là quand on a mis en oeuvre, enfin si j'étais né, je n'étais pas haut,
  157. 10:21 quand la France a mis en oeuvre le programme électronucléaire au sortir des chocs pétroliers,
  158. 10:26 donc je n'ai pas fait d'archéologie pour savoir combien on a consulté la population ou pas,
  159. 10:31 par contre je peux vous dire qu'à l'époque la population n'était pas du tout hostile à ce programme.
  160. 10:37 Qu'il n'y ait jamais eu de la voix donnée aux personnes qui avaient des réticences sur le nucléaire,
  161. 10:43 là par contre je m'inscris en faux, je peux vous dire que, pour vous taquiner un peu,
  162. 10:47 le service public donnait essentiellement le micro aux antinucléaires jusqu'à il y a 2-3 ans.
  163. 10:53 Je crois Jean-Marc Jocovici vous avoir assez régulièrement entendu sur l'antenne de France Inter.
  164. 10:57 Oui, oui, mais quand je dis essentiellement, c'est si on regarde les proportions,
  165. 11:02 c'était quand même, et en particulier tout le temps où la gauche a été au pouvoir alliée avec les verts,
  166. 11:07 c'était quand même essentiellement ça le discours médiatique qu'on entendait.
  167. 11:10 Donc ça fluctue avec les époques, en ce moment c'est différent.
  168. 11:15 Moi ce que je dis juste, c'est qu'en matière d'énergie, c'est ce que je disais tout à l'heure,
  169. 11:19 c'est juste impossible d'avoir une révision permanente des orientations qu'on prend.
  170. 11:26 On peut les ajuster, mais les réviser en permanence, c'est quelque chose qui malheureusement n'est physiquement pas possible.
  171. 11:31 Vous venez de nous dire 100% nucléaire c'est pas possible, est-ce que 100% de renouvelable c'est possible ?
  172. 11:38 Pas plus, les renouvelables il faut bien voir que, enfin pas plus, pas plus en conservant la civilisation industrielle.
  173. 11:46 Il faut bien comprendre que la civilisation industrielle dans laquelle nous sommes aujourd'hui,
  174. 11:49 avec les 35 heures, les retraites, les congés payés, les gens qui habitent en ville, les machines qui bossent à notre place, etc.
  175. 11:54 Tout ça c'est arrivé avec les combustibles fossiles.
  176. 11:56 Et la décarbonation consiste à se dire, on va garder tout ce que les combustibles fossiles nous ont amené,
  177. 12:01 puis retirer le tiroir du bas, qui est les combustibles fossiles, et on va réussir à garder tout le reste.
  178. 12:05 Et en fait mon analyse de la situation c'est que ça ne peut pas physiquement se passer comme ça.
  179. 12:09 Donc la question c'est comment est-ce qu'on accepte de gérer nos renoncements d'une certaine manière ?
  180. 12:13 Qu'est-ce qu'on considère comme superflu et qu'est-ce qu'on considère comme essentiel ?
  181. 12:17 Ce qui est absolument certain pour moi c'est que les 2100 milliards de kilowattheures qui aujourd'hui permettra la France de vivre comme elle vit,
  182. 12:23 si on a juste des renouvelables ou juste du nucléaire, en l'espace de quelques décennies, on les a pas.
  183. 12:29 Un mot rapide Jean-Marc Jancovici, on sollicite votre expertise, il y a un argument qu'on entend dans le débat,
  184. 12:34 c'est un peu complexe mais c'est très important, c'est ceux qui protestent contre cette feuille de route au nom de ce qu'on appelle la modulation.
  185. 12:40 C'est-à-dire le fait que faire davantage d'énergie renouvelable, ça risque de mettre en danger les centrales nucléaires
  186. 12:47 parce qu'on va moduler l'énergie qu'on sollicite d'elles et que ça pourrait poser des problèmes de sécurité.
  187. 12:51 Est-ce que vous êtes d'accord avec cette critique ?
  188. 12:53 Sécurité, à ma connaissance, non. Vieillissement et sous-optimisation des centrales, ça oui, c'est ça l'enjeu.
  189. 13:03 Une centrale c'est ce qu'on appelle un système à coût fixe, c'est-à-dire une fois que vous l'avez construite,
  190. 13:08 l'opérer plus ou moins vous coûte pas grand-chose, c'est-à-dire que ça fonctionne 5000 heures ou 8000 heures dans l'année,
  191. 13:12 ça vous coûte à peu près la même chose, enfin pas tout à fait mais pas loin.
  192. 13:15 Donc vous avez tout à fait intérêt à les faire fonctionner le plus souvent possible.
  193. 13:19 Si une partie du temps vous arrêtez de les faire fonctionner parce que vous avez autre chose qui produit à la place,
  194. 13:27 c'est une désoptimisation économique.
  195. 13:28 Et par ailleurs, la modulation vous oblige à modifier tout un tas de choses concrètes,
  196. 13:33 le moment où vous faites la maintenance, le moment où vous faites etc.
  197. 13:36 Et ça aussi c'est une désoptimisation économique, donc c'est essentiellement ça le sujet.
  198. 13:41 Parlons de votre étude, Jean-Marc Jancovici, l'étude du Shift Project,
  199. 13:45 le résultat d'une grande consultation des maires et des élus municipaux.
  200. 13:48 Ça s'inscrit dans votre programme d'action pour 2027 parce que vous assumez de préparer aussi ces échéances électorales.
  201. 13:53 Ce qui ressort de cette étude, c'est qu'il n'y a pas de rejet de l'écologie chez les élus, pas de tentation d'un retour en arrière.
  202. 13:59 Ça veut dire que malgré le bruit ambiant, malgré ce que certains appellent un backlash écologique,
  203. 14:03 il y a une forme de consensus sur la nécessité d'opérer pour la transition écologique ?
  204. 14:09 De ce point de vue, les élus locaux sont beaucoup plus proches de la population dans son ensemble que les élus nationaux.
  205. 14:15 En fait, quand vous regardez la population dans son ensemble, il n'y a pas de backlash non plus.
  206. 14:18 Si vous regardez les préoccupations de nos concitoyens, elles sont à peu près identiques aujourd'hui à ce qu'elles étaient il y a deux ans.
  207. 14:23 Elles n'ont pas beaucoup changé. Les préoccupations et les contradictions, incidemment.
  208. 14:26 Parce qu'on est tous d'accord pour changer, à condition que ça commence par les autres, souvent.
  209. 14:30 Donc ça, ça n'a pas tellement changé. Et les élus locaux, de ce point de vue, sont assez proches.
  210. 14:35 Alors, on a souhaité les consulter avant les municipales parce qu'on avait envie de voir comment est-ce qu'eux se sentaient vis-à-vis de ces enjeux.
  211. 14:41 Donc l'idée, ce n'était pas de leur demander ce qu'ils sont prêts à faire, c'était plutôt de leur demander, par exemple,
  212. 14:47 s'ils se sentent suffisamment outillés pour ce genre de choses, s'ils considèrent qu'aujourd'hui, ils en font déjà ou pas.
  213. 14:52 Est-ce qu'ils en font pour des raisons environnementales ou est-ce qu'ils en font au titre d'autres raisons ?
  214. 14:57 Cadre de vie, santé, pouvoir d'achat, etc.
  215. 15:01 Et c'était ça qu'on cherchait à tester.
  216. 15:04 Alors, pourquoi est-ce qu'on s'est intéressé aux élus locaux, enfin aux maires plus exactement ?
  217. 15:08 Parce que c'est des élus un peu hybrides. C'est des élus et en même temps, c'est des chefs d'entreprise.
  218. 15:13 C'est-à-dire le maire, il a des effectifs, il a un banquier, il a des prestations de service à assurer.
  219. 15:18 Donc en fait, il n'est pas très éloigné d'un chef d'entreprise.
  220. 15:21 Et ça nous intéressait de voir comment est-ce que ces gens-là se sentaient.
  221. 15:24 Justement, qu'est-ce qu'ils vous disent sur à la fois leur latitude et les freins qui les empêcheraient à l'échelle de leur ville de mener une vraie politique ?
  222. 15:31 Ils nous disent plusieurs choses. D'abord, il n'y a pas que les villes, il y a les territoires ruraux aussi.
  223. 15:35 Il y en a beaucoup des territoires ruraux.
  224. 15:38 Ils nous disent plusieurs choses. La première chose qu'ils nous disent, c'est que l'environnement est quelque chose d'important.
  225. 15:43 Ça se place toujours dans les objectifs prioritaires.
  226. 15:47 Alors, la revitalisation du centre-ville peut en être un aussi, etc.
  227. 15:50 Mais l'environnement arrive très, très haut.
  228. 15:52 Et ça arrive encore plus haut pour les objectifs du prochain mandat.
  229. 15:56 C'est un objectif qui gagne en importance.
  230. 15:58 La deuxième chose qu'ils nous disent, c'est que ça se vend pour des raisons qui sont des raisons locales.
  231. 16:03 C'est-à-dire qu'en fait, contribuer à un effort global, c'est quelque chose qui, pour eux, part le moins que d'obtenir un bénéfice local sur le cadre de vie,
  232. 16:12 la facilité à se déplacer, le pouvoir d'achat de leurs électeurs, la santé de leurs électeurs, etc.
  233. 16:19 En fait, les politiques locales vont avec des enjeux locaux.
  234. 16:22 Mais ils ont des vraies marges de manœuvre, les maires ?
  235. 16:25 J'en suis pas encore là. Pour le moment, je disais les motivations à agir, c'est là qu'elles sont.
  236. 16:31 La troisième chose qu'ils nous disent, c'est qu'il n'y a pas de différenciation forte selon la couleur politique.
  237. 16:39 Et ça, c'est quelque chose qui est extrêmement intéressant.
  238. 16:41 Et ça nous renvoie à ce qu'on disait tout à l'heure sur le fait que les élus nationaux, devant votre micro,
  239. 16:45 ils ont besoin de dire l'exact inverse de ce que dit le type d'en face ou la nana d'en face parce qu'ils ont besoin de se différencier.
  240. 16:50 On sent beaucoup moins ça au niveau des élus locaux où, sur un certain nombre de questions,
  241. 16:55 en fait, il n'y a pas de différenciation marquée sur beaucoup de questions selon la couleur partisane.
  242. 17:00 Donnez-nous quelques exemples. C'est quoi la mise en pratique concrète d'une politique écologique et en faveur du climat ?
  243. 17:08 Qu'est-ce qui se passe le plus souvent ?
  244. 17:10 On ne leur a pas demandé quelles étaient les actions qu'ils mettaient en œuvre le plus souvent.
  245. 17:15 Par contre, on leur a demandé par exemple ce qu'ils constataient déjà en ce qui concerne les conséquences du changement climatique.
  246. 17:22 Donc là, on a beaucoup de maires qui nous ont répondu qu'ils constataient déjà des conséquences.
  247. 17:27 Et quand je dis beaucoup, c'est qu'il n'y en a que quelques pourcents qui nous disent « moi, je n'ai rien constaté du tout ».
  248. 17:32 Donc c'est ultra minoritaire. Alors sans surprise, vous allez avoir les canicules, les inondations.
  249. 17:37 La moitié des maires, par exemple, nous disent qu'ils ont déjà constaté les effets du retrait gonflement des argiles.
  250. 17:41 Qui fissurent les maisons ?
  251. 17:43 Oui, alors c'est quelque chose qui concerne la moitié des maisons individuelles dans ce pays.
  252. 17:48 C'est que l'argile se gonfle quand il est humide et se contracte quand il est sec.
  253. 17:52 Et quand vous avez une alternance de périodes très humides et de périodes très sèches,
  254. 17:56 ce que le changement climatique va renforcer, ça crée un effet de cisaillement dans le sol qui va fissurer les murs.
  255. 18:02 La moitié des maires nous disent « moi, j'ai déjà constaté ça ».
  256. 18:05 Tout ce que vous nous dites là, c'est paradoxal parce qu'on a l'impression d'être dans un retour en arrière.
  257. 18:12 On a eu l'annonce de la suppression des ZFE, les zones à faible émission.
  258. 18:17 C'est sur le point d'être enterrainé par le Parlement.
  259. 18:19 Et il n'y a pas tellement de candidats, par exemple, pour venir à la rescousse de ces zones
  260. 18:25 où il ne faudrait plus faire rouler les vieilles voitures.
  261. 18:28 De candidats à quoi ?
  262. 18:29 Aux municipales.
  263. 18:31 Les ZFE, ça concernait surtout les grandes villes.
  264. 18:34 Dans les grandes villes, il y a une différenciation en fonction de la taille de l'agglomération dans les répondants.
  265. 18:42 Et plus l'agglomération est importante, plus les élus, un, y considèrent enfer pour l'environnement.
  266. 18:49 Deux, moins ils se sentent désemparés.
  267. 18:52 Ce qui est assez normal.
  268. 18:55 Quand vous êtes maire d'une commune rurale de 2000 habitants,
  269. 18:58 les moyens que vous avez à votre disposition sont considérablement plus faibles.
  270. 19:02 Mais les ZFE, nous on les a interrogés sur les enjeux environnementaux globaux.
  271. 19:08 De manière globale.
  272. 19:10 On ne les a pas interrogés sur telle ou telle mesure de façon particulière.
  273. 19:14 D'un mot, Jean-Marc Jancovici, sur le regard que vous portez aussi sur les maires écologistes
  274. 19:19 qui ont été élus à la tête de grandes villes et qui sont, pour certains et même pour beaucoup,
  275. 19:23 en difficulté à l'occasion des municipales.
  276. 19:25 Quel regard est-ce que vous portez sur leurs bilans Bordeaux, Strasbourg, Lyon ?
  277. 19:30 Je ne porte aucun regard parce que je ne suis habitant ni de Bordeaux, ni de Strasbourg, ni de Lyon.
  278. 19:35 Est-ce que vous considérez qu'ils ont regardé en détail leur politique ?
  279. 19:39 Ce que je considère simplement, c'est que vous pouvez avoir plein de raisons pour lesquelles ils sont en difficulté.
  280. 19:45 Ça peut être des raisons liées effectivement à un enjeu local qui est mal passé.
  281. 19:52 Et ça peut être lié aussi aux alliances électorales qui se font ou qui ne se font pas.
  282. 19:57 Vous avez une étude d'une association qui s'appelle Parlons Climat, je ne sais pas si vous connaissez,
  283. 20:02 qui a été publiée il n'y a pas longtemps, qui dit que 55% des Français qui considèrent que l'environnement
  284. 20:07 est un enjeu prioritaire votent à droite.
  285. 20:09 Mais c'est très cohérent avec ce que j'ai dit tout à l'heure sur le fait qu'au niveau des enjeux locaux,
  286. 20:14 il n'y a pas de différenciation forte selon la couleur politique.
  287. 20:18 Il y en a une évidemment, mais pas nécessairement très forte.
  288. 20:22 Ce qui veut dire que le fait que les maires écologistes, enfin du parti écologiste,
  289. 20:28 conservent leur mandat ou pas, moi je n'ai pas regardé en détail si ça voulait dire que la population
  290. 20:33 se détourne de ces enjeux ou si c'est lié à d'autres causes.
  291. 20:36 On ne peut pas ne pas parler, Jean-Marc Jancovici, de ce vaste retour en arrière qui est à l'œuvre aux Etats-Unis.
  292. 20:42 Puisqu'on a un président américain, Donald Trump, qui est climato-sceptique
  293. 20:46 et qui va aujourd'hui abroger un texte fondateur pour la lutte contre le changement climatique
  294. 20:51 avec une dérégulation des émissions de gaz à effet de serre.
  295. 20:55 Comment est-ce que vous qualifiez cette nouvelle offensive Trumpienne ?
  296. 20:59 Il a détruit en même pas un an toute amorce de transition aux Etats-Unis ?
  297. 21:05 Alors les Etats-Unis, moi je ne sais pas s'ils avaient jamais amorcé une transition.
  298. 21:10 Vous savez, sous Obama...
  299. 21:12 Il s'est signé à terre de l'accord de Paris, par exemple.
  300. 21:14 Oui, oui, mais ça n'engage que, comme disait Pasquois, les promesses n'engagent que ceux qui les croient.
  301. 21:18 Vous avez plein de pays qui ont signé l'accord de Paris, qui n'ont absolument pas respecté,
  302. 21:22 l'Espagne par exemple, n'a absolument pas respecté la trajectoire pendant longtemps et il ne lui est rien arrivé.
  303. 21:27 Donc, la question est plutôt de savoir ce qui se passe en pratique.
  304. 21:33 Sous Obama, la production pétrolière aux Etats-Unis a augmenté de 80%.
  305. 21:37 Donc, les Etats-Unis, c'est un pays qui s'est construit par la violence sur un territoire immense, doté de ressources immenses.
  306. 21:45 La culture américaine est hostile à la limite globale de manière générale.
  307. 21:49 Je veux dire, c'est comme ça.
  308. 21:52 Moi, ça fait 10 ou 15 ans que je dis que ce sera le dernier pays à s'occuper sérieusement de la question du réchauffement climatique.
  309. 21:58 Mais là, on a quand même le sentiment que Jean-Marc Jancovici...
  310. 22:00 Culturellement, la limite est un truc qu'il ne leur parle pas.
  311. 22:04 C'est-à-dire que là, on a un président des Etats-Unis qui est climato-sceptique
  312. 22:08 et qui, par ailleurs, agit aussi comme une sorte de désinhibiteur pour d'autres pays dans la lutte contre le réchauffement climatique.
  313. 22:13 Il est climato-sceptique parce que 80% des républicains sont climato-sceptiques.
  314. 22:17 Trump n'est pas l'homme qui façonne l'Amérique.
  315. 22:20 Trump est l'émanation d'une partie de l'Amérique.
  316. 22:23 C'est comme ça qu'il faut le voir.
  317. 22:25 Donc, aux Etats-Unis, vous avez une différenciation politique extrêmement marquée, je dis bien extrêmement marquée,
  318. 22:31 sur le rapport aux faits et à la science.
  319. 22:34 Extrêmement marquée.
  320. 22:35 Qu'on n'a pas du tout chez nous, et heureusement.
  321. 22:38 Donc, 80% des républicains sont climato-sceptiques et 20% des démocrates.
  322. 22:43 C'est très très très marqué en fonction de la préférence partisane.
  323. 22:46 Et la façon dont moi, je vois la chose, c'est que, en gros, cette histoire-là, c'est pas que les gens ne croient pas à la science.
  324. 22:53 C'est que c'est le prétexte, c'est le cache-sexe qu'ils trouvent pour dire
  325. 22:56 en fait, le programme politique qui va avec le respect de la limite ne me convient pas.
  326. 23:00 En fait, c'est ça le vrai sujet.
  327. 23:02 Et ça ne leur convient pas parce que, aux Etats-Unis, la question du respect de la limite globale
  328. 23:07 est un truc qui est culturellement très compliqué pour eux.
  329. 23:11 Un pays qui nous ressemble beaucoup plus de ce point de vue, à mon avis, c'est la Chine.
  330. 23:16 La Chine est un vieux pays qui a connu la famine, la maladie, qui est dirigée par des ingénieurs.
  331. 23:20 Et on voit bien qu'eux sont en train de s'occuper du problème
  332. 23:23 d'une manière qui est radicalement différente de celle des Etats-Unis.
  333. 23:27 Donc les Etats-Unis, et aux Etats-Unis, comme la limite, ça ne leur parle pas.
  334. 23:31 En fait, Trump est assez cohérent avec ça.
  335. 23:33 Et il cherche à s'approprier, par tous les moyens possibles,
  336. 23:36 toutes les ressources qui permettent de continuer la trajectoire comme avant.
  337. 23:39 Merci beaucoup Jean-Marc Jancovici.
  338. 23:42 Je signale qu'on a eu beaucoup d'éditeurs qui nous ont appelés,
  339. 23:44 qui nous ont laissé des messages sur le nucléaire.
  340. 23:46 C'est un sujet qui fait toujours énormément parler.
  341. 23:49 Merci d'avoir été avec nous ce matin.