Elevage de crevettes, ce que cachent nos repas de fêtes
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Ce reportage révèle les dessous de l'élevage intensif de crevettes, de la consommation française aux usines d'Asie, exposant l'exploitation humaine et la dévastation environnementale derrière ce produit de fête.
- 0:00 C'est la même question chaque année à la même période, qu'allons-nous bien pouvoir manger à Noël ?
- 0:07 Les seuls à connaître la réponse avant les autres sont les restaurateurs.
- 0:12 Ils ont tout prévu, ils le savent, les français mangeront des fruits de mer.
- 0:16 Une valeur sûre, un incontournable en période de fête.
- 0:22 Dans cette brasserie parisienne entre les huîtres, les crabes et les bigorneaux, la nouvelle reine des fêtes, c'est elle, la crevette rose.
- 0:29 Elle trône sur tous les plateaux, elle a parcouru plusieurs milliers de kilomètres, pour l'occasion, depuis les mers chaudes de l'océan Indien.
- 0:39 À Noël, on va certainement aller jusqu'à 10 ou 12 kilos dans la journée.
- 0:44 10 à 12 kilos de crevettes servies chaque jour, c'est deux fois plus que d'habitude.
- 0:49 Une bonne affaire pour ce restaurateur, tout le monde en profite et chacun ses préférences.
- 0:53 Moi je préfère la neige parce qu'elle a plus de goût, voilà.
- 0:56 J'ai plus de goût, c'est comme tout.
- 1:02 C'est pas une raison pour manger mes crevettes.
- 1:06 Les français consomment aujourd'hui trois fois plus de crevettes qu'il y a 20 ans.
- 1:11 Et dans la même période, leur prix a diminué de moitié.
- 1:17 Pour comprendre cette évolution, nous nous sommes rendus quelques heures plus tard au marché de Rungis.
- 1:21 C'est dur de se lever tôt le matin.
- 1:23 Jean-Yves Corvez est professeur de cuisine, il est 3 heures du matin.
- 1:27 Vous voyez, ça c'est mon quotidien, voilà.
- 1:31 Cette nuit, il emmène ses élèves découvrir les arrivages de crevettes pour leur apprendre à les choisir et à les cuisiner juste avant les fêtes.
- 1:39 C'est là directement avec un petit peu d'huile d'olive, on fait juste sauter ça comme ça, c'est excellent.
- 1:44 À Rungis, les crevettes arrivent toutes les nuits des quatre coins du monde.
- 1:48 Et sous toutes les formes, crues, cuites, roses, grises, surgelées, décortiquées.
- 1:56 Vous étiez au courant qu'il y avait autant de variétés ?
- 1:58 Moi je voyais les grosseurs, c'est tout. La petite, la grosse, la moyenne, c'est tout.
- 2:02 Et la fraîche et la moins fraîche, quand même.
- 2:07 Ce que les élèves ignorent en parcourant les allées, c'est que la grande majorité des crevettes qu'ils consomment sont des crevettes d'élevage.
- 2:13 Sur ces palettes, des crevettes produites à l'échelle industrielle au Brésil, au Mexique ou en Thaïlande.
- 2:19 Les élèves vont découvrir une quinzaine de variétés, plus ou moins fermes et plus ou moins goûteuses.
- 2:25 Voilà, et après j'appuie sur la queue.
- 2:28 Vraiment c'est top.
- 2:30 C'est ferme, vous sentez comme c'est ferme.
- 2:34 Là on a le top, on a la Rolls, on a du caviar, c'est presque une AOC.
- 2:38 Maintenant, après l'exceptionnel, on a du bon, on va dire du très bon, du bon, du moyen et de la daube, il faut le dire.
- 2:49 Bien sûr, ça existe.
- 2:51 Et qu'est-ce qui fait les différences alors ?
- 2:53 C'est en fonction de l'éthique des personnes qui vont la travailler et en fonction de ce qu'on va lui donner à manger.
- 2:59 C'est pareil, vous savez, les gens qui mangent bien, en général, ils sont en bonne santé.
- 3:03 Les gens qui mangent mal, ils sont en mauvaise santé.
- 3:05 Seulement ça, nous on ne sait pas, on sait quand on ingurgite.
- 3:08 Donc, ce qu'il faut savoir, je pense, c'est de se renseigner quand on achète des crevettes.
- 3:13 Essayer de connaître un petit peu la provenance, essayer de savoir comment elle a été cultivée.
- 3:17 Essayer d'avoir beaucoup de choses, de connaître beaucoup.
- 3:19 Il faut s'intéresser à ce qu'on achète.
- 3:21 C'est important aujourd'hui, je pense qu'on ne peut plus acheter les yeux fermés, c'est vrai.
- 3:25 Chef, clairement, c'est le meilleur test.
- 3:29 La crevette était un produit de luxe et rare.
- 3:32 Aujourd'hui, elle envahit les marchés.
- 3:35 Comment sa production a-t-elle pu augmenter si vite et à quel prix ?
- 3:40 Nous avons remonté le long parcours de ces crevettes jusqu'en Asie, d'où elles proviennent à 80%.
- 3:46 Ce que nous avons découvert derrière cette délicate carapace n'est pas toujours rose.
- 3:51 Voici l'histoire d'un petit crustacé des mers chaudes, devenu la perle d'une industrie sans scrupules.
- 3:58 L'explosion du marché mondial de la crevette a commencé ici, dans le sud-est asiatique.
- 4:02 Première étape de notre enquête, Ho Chi Minh Ville, au sud du Vietnam.
- 4:05 Une ville en pleine mutation à l'image du pays tout entier.
- 4:11 Ce matin, nous avons rendez-vous avec les responsables d'une des plus importantes usines de transformation du pays.
- 4:18 Nous sommes accueillis par M. Dinh Thanh Loc,
- 4:21 c'est le vice-président de l'entreprise.
- 4:24 S'il a accepté d'ouvrir ses portes, c'est parce que la France est un marché qui compte bien développer dans les mois qui viennent.
- 4:30 Et c'est une usine ultra-moderne qu'il est fier de nous faire découvrir ce jour-là.
- 4:36 Regardez ces crevettes, c'est ce que l'on fait de mieux.
- 4:39 35 grammes en moyenne.
- 4:42 On en vend une trentaine par kilo.
- 4:43 Toutes celles-ci, on les vend au marché.
- 4:45 35 grammes en moyenne.
- 4:49 On en vend une trentaine par kilo.
- 4:50 Toutes celles-ci sont destinées à l'exportation.
- 4:53 Elles vont partir aux Etats-Unis, au Japon et en Europe.
- 5:03 Chaque jour, 45 tonnes de crevettes arrivent ici dans ces usines de conditionnement.
- 5:07 Plus de 3000 personnes se relaient jour et nuit pour trier, nettoyer, désinfecter et préparer les crevettes.
- 5:15 Tout se fait à la main.
- 5:16 Les crevettes sont travaillées une par une.
- 5:21 La technologie prend le relais pour les peser au gramme près et les calibrer en fonction des goûts des clients.
- 5:29 Ici, on fait du sur-mesure pour tout le monde.
- 5:31 Les crevettes, on les livre pelées, entières ou décortiquées, cuites, crues, avec ou sans la tête.
- 5:38 En fait, on peut tout vous faire.
- 5:44 La grande majorité des salariés de l'usine sont des femmes.
- 5:48 Et toutes les heures, elles doivent décortiquer 15 kilos de crevettes.
- 5:52 Les contre-maîtres veillent.
- 5:54 Impossible de leur parler ce jour-là.
- 5:56 Allez, allez !
- 5:57 Il faut tenir la cadence.
- 6:01 Les femmes sont très recherchées parce qu'elles travaillent beaucoup mieux que les hommes.
- 6:05 Elles sont plus attentives, plus soignées, délicates.
- 6:08 Leurs mains sont douces et la crevette a besoin de ça.
- 6:11 Et en plus, vous savez, la femme vietnamienne n'a pas peur du travail.
- 6:16 Monsieur Dinh Thanh Loc va intégrer 300 nouvelles petites mains pour faire tourner ses nouvelles lignes de production à la production.
- 6:22 Dinh Thanh Loc va intégrer 300 nouvelles petites mains pour faire tourner ses nouvelles lignes de production à l'approche des fêtes de Noël.
- 6:29 Des usines comme celle-ci, il y en a plus d'une centaine dans la région.
- 6:32 Le Vietnam est devenu un acteur majeur du secteur en moins d'une décennie.
- 6:36 Il produit des crevettes à grande échelle et pour le monde entier.
- 6:41 Comment le pays a-t-il réussi en si peu de temps à exporter plusieurs centaines de milliers de tonnes de crevettes chaque année ?
- 6:47 Pour le savoir, direction le centre du pays dans la province de Quang Ngai, une des plus importantes zones de production du Vietnam.
- 6:54 La recette du succès s'étale sur près de 50 kilomètres, le long du littoral des élevages intensifs à perte de vue.
- 7:01 Dans ces bassins de grossissement, des milliers de larves de crevettes sont suralimentées jour et nuit.
- 7:07 La crevette, tout le monde en profite au Vietnam et les investisseurs étrangers aussi.
- 7:12 Tous se sont rués sur ce nouvel or rose.
- 7:14 A une heure de route au nord d'Ho Chi Minh, voici l'usine de Christophe Guillaume.
- 7:19 Cet entrepreneur français installé ici depuis 15 ans s'est spécialisé dans l'alimentation animale.
- 7:24 Lui produit de la nourriture pour les crevettes, une affaire très rentable.
- 7:29 Il fournit près de 20 000 éleveurs à travers tout le pays.
- 7:36 Au fond de son entrepôt, il va nous montrer ses granulés dont raffole la crevette.
- 7:41 Et c'est gourmand une crevette ?
- 7:44 C'est très vorace, avec ses petites pinces qui amènent directement à la bouche.
- 7:49 Donc il ne faut pas que le granulé soit trop gros, sinon ça ne correspond pas à la taille de ses pinces et à la taille de sa bouche.
- 7:54 Pour que l'aliment, le granulé puisse tenir entre 4 et 5 heures dans le fond du bassin sans se diléter.
- 8:01 Donc c'est de la technologie, oui.
- 8:04 Dans ses granulés, des protéines et des phalogènes sont installés.
- 8:08 Dans ses granulés, des protéines et des farines animales.
- 8:12 Car la crevette est un redoutable carnivore qui se nourrit au fond des mers des cadavres de poissons.
- 8:17 Alors ici, on lui prépare des recettes sur mesure.
- 8:20 On y ajoute même des vitamines pour qu'elle grossisse mieux, et surtout beaucoup plus vite.
- 8:26 Une crevette, elle est-elle sauvage, mais combien de temps pour qu'elle revienne à l'âge adulte ?
- 8:30 En élevage, c'est entre 150 et 160 jours.
- 8:33 Mais à l'état naturel, j'avoue qu'on n'a pas de données, mais on pourrait dire allègrement 1 an.
- 8:39 Donc grâce à ces aliments-là, on met 2 à 3 fois moins de temps pour faire grandir une crevette ?
- 8:44 Voilà, pour faire une crevette équilibrée pour la commercialisation.
- 8:49 C'est des bonnes vitamines alors ?
- 8:52 Oui, très bonnes vitamines et un très bon régime alimentaire.
- 8:56 Plus d'une centaine de tonnes d'aliments sortent chaque jour de l'usine
- 9:00 pour fournir les milliers de bassins d'élevage disséminés à travers le pays.
- 9:12 Cela fait un an que M. Tan utilise les graines de Christophe pour nourrir ses crevettes.
- 9:17 Mais depuis quelques jours, il est inquiet.
- 9:21 Voilà, je vous présente M. Christophe et son équipe médicale.
- 9:25 S'il a fait venir ce matin toute l'équipe, c'est que depuis quelques jours, ses crevettes ont perdu l'appétit.
- 9:31 Il a peur qu'elles soient malades et il ne sait pas quoi faire.
- 9:44 Donc là, ce qu'on observe sur une crevette, c'est un petit peu sa physiologie générale.
- 9:49 On regarde par exemple la présence des antennes qui ne doivent pas être segmentées, qui ne doivent pas être cassées.
- 9:56 On voit par transparence le tube digestif.
- 10:00 C'est une crevette qui s'alimente, donc qui est en bonne santé.
- 10:05 Donc ça, d'entrée de jeu, vous pouvez le voir, qu'elle est saine.
- 10:08 On voit tout de suite que la crevette est en très bonne santé.
- 10:11 En revanche, dans les mains de Christophe, voici la crevette qui rend l'éleveur nerveux.
- 10:21 Comment vous le voyez là, concrètement ?
- 10:23 On voit qu'elle n'est déjà pas vivace, elle manque d'énergie.
- 10:29 Une couleur inquiétante et une taille plus petite.
- 10:39 La crevette ne donne pratiquement plus de signes de vie.
- 10:44 Dans certains cas, quelques jours suffisent pour que la maladie se propage dans tout le bassin.
- 10:49 L'éleveur peut alors perdre toute sa production, soit plus de 3 tonnes de crevettes.
- 10:53 Rapidement, les ingénieurs et les diététiciens vont se mettre au travail.
- 10:57 L'eau du bassin est analysée pour détecter d'éventuelles traces de bactéries ou de parasites.
- 11:06 Comme on est seul ici à tout gérer, on s'inquiète tout le temps pour leur santé.
- 11:11 Avant, j'étais agriculteur, je cultivais du riz.
- 11:14 Quand j'ai vu que tout le monde ici se lançait dans la crevette et qu'on pouvait gagner beaucoup plus d'argent, je m'y suis mis aussi.
- 11:20 Les premiers résultats ne sont pas rassurants.
- 11:23 Ils indiquent des niveaux élevés d'ammoniaque dans l'eau de son bassin.
- 11:28 Nous allons emmener tes crevettes pour les examiner dans notre laboratoire pour faire des prélèvements.
- 11:34 Ce sont les déjections des crevettes qui sont à l'origine de la présence d'ammoniaque qui a haute dose et toxique.
- 11:40 L'éleveur devra rapidement renouveler l'eau de son bassin.
- 11:44 Les crevettes malades qu'on a vues là n'ont aucune chance de se retrouver à l'export.
- 11:53 Même si l'éleveur faisait tout pour cacher qu'elles sont malades ?
- 11:58 Oui, mais ça dépend sur quel pays elles vont.
- 12:01 Ça dépend de quel est le niveau de contrôle qu'il y a sur le pays où elles sont exportées.
- 12:08 Sur l'Europe, c'est un secret draconien. Sur le Japon, c'est draconien aussi.
- 12:12 Je pense qu'il n'y a pas de chance.
- 12:14 Ce sont des histoires qui se sont passées par le passé ?
- 12:16 Bien sûr. Il y a toujours des bons et des mauvais.
- 12:18 Il y a des gens malgré tout qui ont réussi à exporter des crevettes malades.
- 12:25 Pas malades mais qui ont été traités avec des antibiotiques interdits.
- 12:31 Des antibiotiques interdits et dangereux pour le consommateur.
- 12:36 L'éleveur n'en a pas conscience.
- 12:38 Dans la remise voisine à côté des stocks d'aliments, nous découvrons toute une série de produits utilisés par l'éleveur.
- 12:44 Des additifs, des suppléments nutritionnels et des vitamines.
- 12:48 Dites-leur.
- 12:55 Dis-lui bien que tout ce dont la crevette a besoin est déjà dans nos aliments.
- 13:01 Il n'a pas besoin d'ajouter quoi que ce soit.
- 13:04 Les vitamines, il y en a déjà.
- 13:09 Depuis quelques années, les autorités vietnamiennes tentent d'encadrer ce secteur en plein développement pour éviter toutes les dérives.
- 13:16 Aujourd'hui, ils sont des milliers dans la région qui, du jour au lendemain, ont abandonné leur métier d'agriculteur et qui se sont improvisés producteurs de crevettes.
- 13:25 Des apprentis qui se sont mis à gagner beaucoup d'argent et qui sont parfois prêts à tout pour produire toujours plus.
- 13:33 Le défi que Christophe et ses équipes mettent au point ici dans ce laboratoire, la crevette du futur.
- 13:40 Son code génétique est étudié de près.
- 13:43 Le but ? Créer une crevette mutante et végétarienne.
- 13:50 On va consommer de plus en plus de crevettes dans les pays émergents.
- 13:53 Les gens ont plus de pouvoir machin et puis il faut bien nourrir les populations de toute façon.
- 13:57 Si personne ne se préoccupait de cette problématique, je pense qu'il y aurait un risque de déséquilibrer l'écosystème et que certaines espèces de poissons disparaissent pure et simplement.
- 14:08 Il ne faut pas que ça arrive. Et ça n'arrivera pas.
- 14:11 La trie de la crevette dévore la mer, elle dévore les hommes aussi.
- 14:15 Nous sommes à Bangkok en Thaïlande, la plaque tournante de l'aquaculture en Asie.
- 14:19 Il est 5h du matin au marché central, un des plus importants marchés aux poissons du monde.
- 14:26 La Thaïlande est le premier producteur mondial de crevettes, le leader du marché.
- 14:31 Et pour le rester, le pays exploite une main d'oeuvre peu chère et docile.
- 14:37 L'homme qui nous sert de guide ce matin est un réfugié birman.
- 14:41 C'est anonymement qu'il témoigne car il a reçu des menaces après la réalisation de ce reportage.
- 14:46 Aux abords du marché, nous longeons avec lui sur plus de 5 km les usines de production.
- 14:51 Derrière ces murs, des milliers d'ouvriers décortiquent des crevettes jour et nuit.
- 14:56 Vous devez être très prudent dès que vous faites un reportage en Thaïlande sur l'industrie de la crevette.
- 15:02 Le dernier journaliste étranger qui est venu s'est fait détruire sa caméra.
- 15:08 Malgré nos demandes répétées, aucune usine n'a accepté de nous recevoir.
- 15:12 Ce qu'elle refuse de montrer ce sont les clandestins birmans qu'elle emploie.
- 15:16 Des hommes, des femmes et des enfants.
- 15:21 Ces 20 dernières années, la situation politique en Birmanie s'est aggravée.
- 15:27 Donc beaucoup de birmans sont venus ici chercher du travail.
- 15:31 Mais les conditions sont vraiment dures. Ils doivent travailler 12 à 14 heures par jour pour des salaires de misère.
- 15:37 Même les étrangers qui viennent investir tellement d'argent dans cette industrie ne savent pas ce qui se passe réellement à l'intérieur.
- 15:53 Il y a deux ans, les services sociaux ont fait une descente dans une usine de crevettes.
- 15:59 On y découvrait une soixantaine de personnes, surtout des femmes parfois très jeunes, toutes birmanes qui étaient séquestrées.
- 16:07 Elles travaillaient dans cette usine depuis un an et n'avaient pas le droit d'en sortir. Elles dormaient à même le sol.
- 16:14 Des conditions proches de l'esclavage.
- 16:27 Nous nous rendons au sud de Bangkok, dans ce quartier surnommé la petite Birmanie.
- 16:31 A deux pas de ces usines gardées comme des forteresses, c'est ici que s'entassent la plupart des deux millions de réfugiés que compte le pays.
- 16:40 Ce jour-là, notre contact nous présente Ang et Suki, deux réfugiés qui, malgré leur situation de clandestin, ont accepté de nous parler.
- 16:50 Voici mes parents. Ça, c'est mon père. Et là, c'est ma mère. Ils sont restés en Birmanie.
- 17:12 Lorsque Ang et Suki sont arrivés en Thaïlande, ils ont passé tous les deux huit mois enfermés dans une usine de crevettes.
- 17:19 On travaillait de cinq heures du matin à dix ou onze heures du soir. Mais ce n'était pas fini. Il fallait tout nettoyer et il était minuit quand on allait se coucher.
- 17:30 Moi, j'étais chargé de mettre les produits dans les bacs de crevettes. Je devais le faire tous les jours. Ils disaient que c'était pour éliminer les bactéries.
- 17:37 Mais l'odeur était insupportable. J'avais mal à la poitrine et les yeux qui pleuraient. C'était vraiment dur.
- 17:44 Une fois, l'eau et les produits dans lesquels baignaient les crevettes se sont renversés. Et regardez ce que ça a fait à mon pied.
- 17:55 C'est une des techniques employées par les industriels. Utiliser des concentrés chimiques à base de javel pour éviter que les crevettes noircissent.
- 18:06 Pendant plus d'une heure, Ang et Suki vont nous raconter leur enfer. Ils vont nous décrire dans les moindres détails ce qu'ils ont subi.
- 18:13 Et ce qu'ils ont vu.
- 18:17 Il y avait beaucoup d'enfants qui travaillaient parmi nous. On leur demandait de faire les mêmes choses que nous.
- 18:25 En moyenne, ils avaient 12 ans. Ils étaient obligés de rester debout toute la journée même s'ils avaient mal et qu'ils n'en pouvaient plus.
- 18:35 Ils n'avaient pas le droit de se plaindre.
- 18:44 C'est triste de devoir subir ça, même si on survit.
- 18:49 Mais quand on compare notre situation à celle qu'on a connue en Birmanie, on se dit qu'on est vraiment mieux ici. Mais c'est quand même triste.
- 18:57 De cet enfer, ils ont réussi à s'échapper avec 5 autres travailleurs. Un soir de décembre 2007.
- 19:05 La crevette détruit les hommes et elle détruit la nature aussi.
- 19:10 La dernière étape de notre enquête nous emmène dans la région de Khulna au sud du Bangladesh.
- 19:15 Des hommes ont fait fortune grâce à la crevette. Des industriels ont volé les terres des paysans pour creuser des bassins d'élevage.
- 19:23 Ils se sont enrichis en laissant derrière eux une région dévastée.
- 19:27 Lorsque nous nous arrêtons sur le bord de la route, nous sommes pris à témoin par ces habitants.
- 19:35 J'avais 2 hectares de terrain et maintenant j'ai plus rien.
- 19:42 Tout ça a commencé quand les usines de crevettes se sont installées dans la région.
- 19:46 Avant ici, on ne pouvait rien faire.
- 19:49 Tout le monde ici est concerné. On nous vole les terres. On essaye de les garder mais on n'y arrive pas.
- 19:55 Les éleveurs de crevettes sont en train de tout détruire.
- 19:59 Regardez nos vaches là-bas.
- 20:03 Elles n'ont plus d'herbe à manger à cause de l'eau de mer.
- 20:07 Elles n'ont plus d'herbe à manger à cause de l'eau de mer.
- 20:11 Regardez nos vaches là-bas.
- 20:15 Elles n'ont plus d'herbe à manger à cause de l'eau de mer.
- 20:18 C'est un énorme problème.
- 20:23 Nos vaches et nos buffles sont en train de mourir.
- 20:26 Et nous aussi.
- 20:31 Sur plus de 200 kilomètres, dans les méandres des bras du Gange, c'est le même paysage.
- 20:36 L'eau est partout. Les rizières ont disparu. Ce sont maintenant de très rentables bassins d'élevage de crevettes.
- 20:43 Ils ont encerclé les villages.
- 20:46 Les dégâts sont visibles et irréversibles.
- 20:58 Xoladia, un hameau parmi d'autres.
- 21:01 Tout autour, les hommes s'activent dans les bassins.
- 21:06 A l'entrée du village, nous rencontrons Pradip et son fils de 8 ans, Heminroy.
- 21:12 Un jour, il a découvert ses terres noyées.
- 21:17 Les industriels de la crevette lui ont volé tout ce qu'il possédait.
- 21:21 Une rizière avec laquelle il faisait vivre sa famille.
- 21:26 Aujourd'hui, le village de Xoladia est un lieu de vie.
- 21:31 Il est employé pour nettoyer les bassins sur cette parcelle de terre qui autrefois était la sienne.
- 21:52 C'est ce que vous pêchez tous les jours ?
- 21:55 Oui, c'est tout ce qu'il me reste à faire.
- 21:57 Je suis payé pour mon travail ici.
- 22:00 J'ai le droit de pêcher quelques crevettes.
- 22:02 C'est comme ça que je fais vivre ma famille.
- 22:07 Le développement de la production de crevettes a bouleversé la vie de Pradip et de tous les villageois.
- 22:13 Il n'y a plus rien à manger dans la région.
- 22:15 Le sel a tout détruit.
- 22:17 Le riz est devenu hors de prix.
- 22:19 Et le bétail est malade.
- 22:21 Ceux qui mangent des crevettes sont en train de boire notre sang.
- 22:24 Alors que nous, nous avons à peine de quoi nous nourrir.
- 22:28 Pendant qu'il y en a qui s'enrichissent, nous, nous sommes devenus pauvres et on meurt à petit feu.
- 22:34 Je gagne à peine un euro par jour pour nourrir mes enfants.
- 22:38 C'est pour ça qu'ils sont obligés de travailler avec moi.
- 22:41 Je ne peux même pas les envoyer à l'école.
- 22:43 Je n'ai pas d'avenir digne à leur offrir.
- 22:45 Toute la famille de Pradip vient d'emménager dans cette maison en terre.
- 22:49 Comme tous les soirs, ils vont se partager les maigres prises de la journée.
- 22:54 Et comme tous les soirs, il y aura des crevettes.
- 22:56 À peine une dizaine.
- 23:00 Avec mon fils, nous avons tout essayé pour récupérer nos terres.
- 23:03 Mais on nous a dit qu'on n'avait pas de papiers pour prouver qu'elles sont à nous.
- 23:06 Jamais on ne nous les rendra.
- 23:09 Nous avons fait des recherches.
- 23:11 On nous a dit qu'on n'avait pas de papiers pour prouver qu'elles sont à nous.
- 23:13 Jamais on ne nous les rendra.
- 23:15 Jamais on ne nous écoutera.
- 23:18 Les propriétaires gagnent des millions avec la crevette.
- 23:21 Et nous, on en est réduits à mendier de l'argent.
- 23:25 Le village de Soladia ne compte plus un seul agriculteur.
- 23:29 Au total, plus de 200 000 hectares de terre fertile ont été confisqués dans la région sous les 20 dernières années.
- 23:35 Nous rencontrons le chef du village.
- 23:38 Il a tout tenté pour que cela s'arrête.
- 23:41 Il s'est battu pour que les autorités restituent les parcelles.
- 23:44 Mais il n'y croit plus.
- 23:47 Voici les documents qu'on a rassemblés.
- 23:55 Ce sont toutes les plaintes qui sont recensées.
- 24:00 Je vais vous donner un exemple.
- 24:03 Je vais vous expliquer comment ça s'est passé.
- 24:06 C'est simple.
- 24:08 Les industriels ont versé des pots de vin aux autorités de la région pour qu'ils falsifient les titres de propriété.
- 24:14 Et vous pensez qu'un jour le problème va se régler ?
- 24:18 On n'a aucun espoir.
- 24:20 Ça fait des années que ça dure.
- 24:23 Et ça va continuer encore dix ans au moins.
- 24:26 Parce que les industriels continuent de corrompre les politiciens.
- 24:33 La crevette n'a profité qu'à une poignée d'hommes aux méthodes mafieuses.
- 24:38 Le lendemain matin, nous allons voir un de ces nouveaux parrains qui a fait fortune en quelques années seulement grâce aux élevages.
- 24:44 Le voici, qui surveille les arrivages du jour.
- 24:48 Regardez comme elles sont belles.
- 24:50 Celles-là, elles sont bien grosses.
- 24:52 C'est bon, c'est bon. Là, il y en a au moins pour huit kilos.
- 24:56 Allez ! Allez !
- 24:57 Ceux qui ont déchargé et qui n'ont plus rien à faire, allez chercher des bâtons pour tout trier.
- 25:01 Dépêchez-vous !
- 25:06 Ardou Salam a commencé son activité il y a dix ans.
- 25:09 Aujourd'hui, il règne sans partage sur plus d'une cinquantaine d'élevages.
- 25:13 Il est responsable d'un certain nombre d'élevages.
- 25:15 Ardou Salam a commencé son activité il y a dix ans.
- 25:18 Aujourd'hui, il règne sans partage sur plus d'une cinquantaine d'élevages.
- 25:22 Trente personnes travaillent pour lui dans des conditions proches du cervage.
- 25:24 Tous doivent lui remettre jusqu'aux trois quarts de leur prise.
- 25:28 Et lorsque nous lui faisons remarquer que ce sont leurs terres qui l'occupent, sa réponse est sans appel.
- 25:35 Je possède mille hectares.
- 25:38 Comment voulez-vous que je rentre des parcelles de un ou deux hectares situés en plein milieu ?
- 25:43 L'eau est partout. C'est trop tard. Je ne peux pas la retirer.
- 25:50 Alors, ils comprennent vite que ce n'est pas sérieux de vouloir les récupérer.
- 25:57 Et s'ils ne comprennent pas, on leur explique.
- 26:00 Et on fait en sorte qu'ils arrêtent de les réclamer.
- 26:06 Tabassage et même meurtre.
- 26:08 Plus de cent cinquante bangladais ont été assassinés ces quinze dernières années après s'être opposés à ces hommes de pouvoir.
- 26:15 Au Bangladesh, rien ni personne ne peut les arrêter.
- 26:22 A une heure de route, la capitale régionale Khulna, qui rappelle à tous ses habitants et aux visiteurs que c'est à la crevette qu'elle doit sa prospérité.
- 26:31 Dans la zone industrielle, à l'écart de la ville, l'activité redouble à la sortie des usines.
- 26:36 Dans ces cartons des crevettes, toutes seront expédiées en Europe.
- 26:40 Et ce jour-là, les responsables du chargement sont fiers de nous montrer la destination de leurs stocks.
- 26:47 Regardez, ça part en France.
- 26:51 Et celle-là aussi.
Ce reportage explore le parcours complexe et souvent sombre des crevettes roses, de leur consommation festive en France jusqu'à leurs origines dans les élevages intensifs d'Asie. Le documentaire débute à Paris, où la crevette est un incontournable des repas de fêtes, et au marché de Rungis, où des professionnels découvrent la diversité des produits, souvent issus de l'élevage industriel. L'enquête révèle que la majorité des crevettes consommées sont d'élevage, leur prix ayant chuté de moitié en vingt ans tandis que la consommation a triplé. Le voyage se poursuit au Vietnam, un acteur majeur de l'aquaculture. Le reportage montre des usines de transformation ultra-modernes à Ho Chi Minh Ville, où des milliers de femmes travaillent à la main pour décortiquer et préparer 45 tonnes de crevettes par jour, sous une pression constante. Il expose ensuite les vastes élevages intensifs de la province de Quang Ngai, où des larves sont suralimentées avec des granulés riches en protéines et vitamines pour une croissance accélérée. Le documentaire met en lumière les problèmes sanitaires, comme les niveaux élevés d'ammoniaque dans les bassins, et l'utilisation potentielle d'antibiotiques interdits, malgré les efforts des autorités vietnamiennes pour encadrer le secteur. Un laboratoire travaille même sur une "crevette du futur" végétarienne pour préserver l'écosystème. L'enquête se déplace ensuite en Thaïlande, la plaque tournante de l'aquaculture. À Bangkok, le reportage dénonce l'exploitation d'une main-d'œuvre birmane clandestine, travaillant 12 à 14 heures par jour dans des conditions proches de l'esclavage, parfois séquestrée et exposée à des produits chimiques dangereux. Des témoignages poignants d'anciens travailleurs révèlent la présence d'enfants forcés de travailler. Enfin, le documentaire s'achève au Bangladesh, dans la région de Khulna, où l'élevage de crevettes a dévasté l'environnement et les communautés locales. Des industriels ont confisqué des centaines de milliers d'hectares de terres fertiles, salinisant les sols et détruisant l'agriculture traditionnelle. Les paysans, appauvris, sont contraints de travailler pour les mêmes industriels qui les ont spoliés, souvent pour des salaires de misère, et subissent violences et menaces. Le reportage met en évidence la corruption des autorités locales et l'impunité des "parrains" de la crevette. Les principales conclusions sont que la demande mondiale de crevettes a un coût humain et environnemental exorbitant, souvent caché aux consommateurs. L'industrie est marquée par l'exploitation de la main-d'œuvre, la destruction des écosystèmes locaux et des pratiques mafieuses, transformant un produit de luxe en un symbole d'une industrie sans scrupules.
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