Elevage de crevettes, ce que cachent nos repas de fêtes

reportage 26:54 Source ↗ élevage de crevettes aquaculture vietnam thaïlande bangladesh exploitation main d'œuvre
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Ce reportage révèle les dessous de l'élevage intensif de crevettes, de la consommation française aux usines d'Asie, exposant l'exploitation humaine et la dévastation environnementale derrière ce produit de fête.

  1. 0:00 C'est la même question chaque année à la même période, qu'allons-nous bien pouvoir manger à Noël ?
  2. 0:07 Les seuls à connaître la réponse avant les autres sont les restaurateurs.
  3. 0:12 Ils ont tout prévu, ils le savent, les français mangeront des fruits de mer.
  4. 0:16 Une valeur sûre, un incontournable en période de fête.
  5. 0:22 Dans cette brasserie parisienne entre les huîtres, les crabes et les bigorneaux, la nouvelle reine des fêtes, c'est elle, la crevette rose.
  6. 0:29 Elle trône sur tous les plateaux, elle a parcouru plusieurs milliers de kilomètres, pour l'occasion, depuis les mers chaudes de l'océan Indien.
  7. 0:39 À Noël, on va certainement aller jusqu'à 10 ou 12 kilos dans la journée.
  8. 0:44 10 à 12 kilos de crevettes servies chaque jour, c'est deux fois plus que d'habitude.
  9. 0:49 Une bonne affaire pour ce restaurateur, tout le monde en profite et chacun ses préférences.
  10. 0:53 Moi je préfère la neige parce qu'elle a plus de goût, voilà.
  11. 0:56 J'ai plus de goût, c'est comme tout.
  12. 1:02 C'est pas une raison pour manger mes crevettes.
  13. 1:06 Les français consomment aujourd'hui trois fois plus de crevettes qu'il y a 20 ans.
  14. 1:11 Et dans la même période, leur prix a diminué de moitié.
  15. 1:17 Pour comprendre cette évolution, nous nous sommes rendus quelques heures plus tard au marché de Rungis.
  16. 1:21 C'est dur de se lever tôt le matin.
  17. 1:23 Jean-Yves Corvez est professeur de cuisine, il est 3 heures du matin.
  18. 1:27 Vous voyez, ça c'est mon quotidien, voilà.
  19. 1:31 Cette nuit, il emmène ses élèves découvrir les arrivages de crevettes pour leur apprendre à les choisir et à les cuisiner juste avant les fêtes.
  20. 1:39 C'est là directement avec un petit peu d'huile d'olive, on fait juste sauter ça comme ça, c'est excellent.
  21. 1:44 À Rungis, les crevettes arrivent toutes les nuits des quatre coins du monde.
  22. 1:48 Et sous toutes les formes, crues, cuites, roses, grises, surgelées, décortiquées.
  23. 1:56 Vous étiez au courant qu'il y avait autant de variétés ?
  24. 1:58 Moi je voyais les grosseurs, c'est tout. La petite, la grosse, la moyenne, c'est tout.
  25. 2:02 Et la fraîche et la moins fraîche, quand même.
  26. 2:07 Ce que les élèves ignorent en parcourant les allées, c'est que la grande majorité des crevettes qu'ils consomment sont des crevettes d'élevage.
  27. 2:13 Sur ces palettes, des crevettes produites à l'échelle industrielle au Brésil, au Mexique ou en Thaïlande.
  28. 2:19 Les élèves vont découvrir une quinzaine de variétés, plus ou moins fermes et plus ou moins goûteuses.
  29. 2:25 Voilà, et après j'appuie sur la queue.
  30. 2:28 Vraiment c'est top.
  31. 2:30 C'est ferme, vous sentez comme c'est ferme.
  32. 2:34 Là on a le top, on a la Rolls, on a du caviar, c'est presque une AOC.
  33. 2:38 Maintenant, après l'exceptionnel, on a du bon, on va dire du très bon, du bon, du moyen et de la daube, il faut le dire.
  34. 2:49 Bien sûr, ça existe.
  35. 2:51 Et qu'est-ce qui fait les différences alors ?
  36. 2:53 C'est en fonction de l'éthique des personnes qui vont la travailler et en fonction de ce qu'on va lui donner à manger.
  37. 2:59 C'est pareil, vous savez, les gens qui mangent bien, en général, ils sont en bonne santé.
  38. 3:03 Les gens qui mangent mal, ils sont en mauvaise santé.
  39. 3:05 Seulement ça, nous on ne sait pas, on sait quand on ingurgite.
  40. 3:08 Donc, ce qu'il faut savoir, je pense, c'est de se renseigner quand on achète des crevettes.
  41. 3:13 Essayer de connaître un petit peu la provenance, essayer de savoir comment elle a été cultivée.
  42. 3:17 Essayer d'avoir beaucoup de choses, de connaître beaucoup.
  43. 3:19 Il faut s'intéresser à ce qu'on achète.
  44. 3:21 C'est important aujourd'hui, je pense qu'on ne peut plus acheter les yeux fermés, c'est vrai.
  45. 3:25 Chef, clairement, c'est le meilleur test.
  46. 3:29 La crevette était un produit de luxe et rare.
  47. 3:32 Aujourd'hui, elle envahit les marchés.
  48. 3:35 Comment sa production a-t-elle pu augmenter si vite et à quel prix ?
  49. 3:40 Nous avons remonté le long parcours de ces crevettes jusqu'en Asie, d'où elles proviennent à 80%.
  50. 3:46 Ce que nous avons découvert derrière cette délicate carapace n'est pas toujours rose.
  51. 3:51 Voici l'histoire d'un petit crustacé des mers chaudes, devenu la perle d'une industrie sans scrupules.
  52. 3:58 L'explosion du marché mondial de la crevette a commencé ici, dans le sud-est asiatique.
  53. 4:02 Première étape de notre enquête, Ho Chi Minh Ville, au sud du Vietnam.
  54. 4:05 Une ville en pleine mutation à l'image du pays tout entier.
  55. 4:11 Ce matin, nous avons rendez-vous avec les responsables d'une des plus importantes usines de transformation du pays.
  56. 4:18 Nous sommes accueillis par M. Dinh Thanh Loc,
  57. 4:21 c'est le vice-président de l'entreprise.
  58. 4:24 S'il a accepté d'ouvrir ses portes, c'est parce que la France est un marché qui compte bien développer dans les mois qui viennent.
  59. 4:30 Et c'est une usine ultra-moderne qu'il est fier de nous faire découvrir ce jour-là.
  60. 4:36 Regardez ces crevettes, c'est ce que l'on fait de mieux.
  61. 4:39 35 grammes en moyenne.
  62. 4:42 On en vend une trentaine par kilo.
  63. 4:43 Toutes celles-ci, on les vend au marché.
  64. 4:45 35 grammes en moyenne.
  65. 4:49 On en vend une trentaine par kilo.
  66. 4:50 Toutes celles-ci sont destinées à l'exportation.
  67. 4:53 Elles vont partir aux Etats-Unis, au Japon et en Europe.
  68. 5:03 Chaque jour, 45 tonnes de crevettes arrivent ici dans ces usines de conditionnement.
  69. 5:07 Plus de 3000 personnes se relaient jour et nuit pour trier, nettoyer, désinfecter et préparer les crevettes.
  70. 5:15 Tout se fait à la main.
  71. 5:16 Les crevettes sont travaillées une par une.
  72. 5:21 La technologie prend le relais pour les peser au gramme près et les calibrer en fonction des goûts des clients.
  73. 5:29 Ici, on fait du sur-mesure pour tout le monde.
  74. 5:31 Les crevettes, on les livre pelées, entières ou décortiquées, cuites, crues, avec ou sans la tête.
  75. 5:38 En fait, on peut tout vous faire.
  76. 5:44 La grande majorité des salariés de l'usine sont des femmes.
  77. 5:48 Et toutes les heures, elles doivent décortiquer 15 kilos de crevettes.
  78. 5:52 Les contre-maîtres veillent.
  79. 5:54 Impossible de leur parler ce jour-là.
  80. 5:56 Allez, allez !
  81. 5:57 Il faut tenir la cadence.
  82. 6:01 Les femmes sont très recherchées parce qu'elles travaillent beaucoup mieux que les hommes.
  83. 6:05 Elles sont plus attentives, plus soignées, délicates.
  84. 6:08 Leurs mains sont douces et la crevette a besoin de ça.
  85. 6:11 Et en plus, vous savez, la femme vietnamienne n'a pas peur du travail.
  86. 6:16 Monsieur Dinh Thanh Loc va intégrer 300 nouvelles petites mains pour faire tourner ses nouvelles lignes de production à la production.
  87. 6:22 Dinh Thanh Loc va intégrer 300 nouvelles petites mains pour faire tourner ses nouvelles lignes de production à l'approche des fêtes de Noël.
  88. 6:29 Des usines comme celle-ci, il y en a plus d'une centaine dans la région.
  89. 6:32 Le Vietnam est devenu un acteur majeur du secteur en moins d'une décennie.
  90. 6:36 Il produit des crevettes à grande échelle et pour le monde entier.
  91. 6:41 Comment le pays a-t-il réussi en si peu de temps à exporter plusieurs centaines de milliers de tonnes de crevettes chaque année ?
  92. 6:47 Pour le savoir, direction le centre du pays dans la province de Quang Ngai, une des plus importantes zones de production du Vietnam.
  93. 6:54 La recette du succès s'étale sur près de 50 kilomètres, le long du littoral des élevages intensifs à perte de vue.
  94. 7:01 Dans ces bassins de grossissement, des milliers de larves de crevettes sont suralimentées jour et nuit.
  95. 7:07 La crevette, tout le monde en profite au Vietnam et les investisseurs étrangers aussi.
  96. 7:12 Tous se sont rués sur ce nouvel or rose.
  97. 7:14 A une heure de route au nord d'Ho Chi Minh, voici l'usine de Christophe Guillaume.
  98. 7:19 Cet entrepreneur français installé ici depuis 15 ans s'est spécialisé dans l'alimentation animale.
  99. 7:24 Lui produit de la nourriture pour les crevettes, une affaire très rentable.
  100. 7:29 Il fournit près de 20 000 éleveurs à travers tout le pays.
  101. 7:36 Au fond de son entrepôt, il va nous montrer ses granulés dont raffole la crevette.
  102. 7:41 Et c'est gourmand une crevette ?
  103. 7:44 C'est très vorace, avec ses petites pinces qui amènent directement à la bouche.
  104. 7:49 Donc il ne faut pas que le granulé soit trop gros, sinon ça ne correspond pas à la taille de ses pinces et à la taille de sa bouche.
  105. 7:54 Pour que l'aliment, le granulé puisse tenir entre 4 et 5 heures dans le fond du bassin sans se diléter.
  106. 8:01 Donc c'est de la technologie, oui.
  107. 8:04 Dans ses granulés, des protéines et des phalogènes sont installés.
  108. 8:08 Dans ses granulés, des protéines et des farines animales.
  109. 8:12 Car la crevette est un redoutable carnivore qui se nourrit au fond des mers des cadavres de poissons.
  110. 8:17 Alors ici, on lui prépare des recettes sur mesure.
  111. 8:20 On y ajoute même des vitamines pour qu'elle grossisse mieux, et surtout beaucoup plus vite.
  112. 8:26 Une crevette, elle est-elle sauvage, mais combien de temps pour qu'elle revienne à l'âge adulte ?
  113. 8:30 En élevage, c'est entre 150 et 160 jours.
  114. 8:33 Mais à l'état naturel, j'avoue qu'on n'a pas de données, mais on pourrait dire allègrement 1 an.
  115. 8:39 Donc grâce à ces aliments-là, on met 2 à 3 fois moins de temps pour faire grandir une crevette ?
  116. 8:44 Voilà, pour faire une crevette équilibrée pour la commercialisation.
  117. 8:49 C'est des bonnes vitamines alors ?
  118. 8:52 Oui, très bonnes vitamines et un très bon régime alimentaire.
  119. 8:56 Plus d'une centaine de tonnes d'aliments sortent chaque jour de l'usine
  120. 9:00 pour fournir les milliers de bassins d'élevage disséminés à travers le pays.
  121. 9:12 Cela fait un an que M. Tan utilise les graines de Christophe pour nourrir ses crevettes.
  122. 9:17 Mais depuis quelques jours, il est inquiet.
  123. 9:21 Voilà, je vous présente M. Christophe et son équipe médicale.
  124. 9:25 S'il a fait venir ce matin toute l'équipe, c'est que depuis quelques jours, ses crevettes ont perdu l'appétit.
  125. 9:31 Il a peur qu'elles soient malades et il ne sait pas quoi faire.
  126. 9:44 Donc là, ce qu'on observe sur une crevette, c'est un petit peu sa physiologie générale.
  127. 9:49 On regarde par exemple la présence des antennes qui ne doivent pas être segmentées, qui ne doivent pas être cassées.
  128. 9:56 On voit par transparence le tube digestif.
  129. 10:00 C'est une crevette qui s'alimente, donc qui est en bonne santé.
  130. 10:05 Donc ça, d'entrée de jeu, vous pouvez le voir, qu'elle est saine.
  131. 10:08 On voit tout de suite que la crevette est en très bonne santé.
  132. 10:11 En revanche, dans les mains de Christophe, voici la crevette qui rend l'éleveur nerveux.
  133. 10:21 Comment vous le voyez là, concrètement ?
  134. 10:23 On voit qu'elle n'est déjà pas vivace, elle manque d'énergie.
  135. 10:29 Une couleur inquiétante et une taille plus petite.
  136. 10:39 La crevette ne donne pratiquement plus de signes de vie.
  137. 10:44 Dans certains cas, quelques jours suffisent pour que la maladie se propage dans tout le bassin.
  138. 10:49 L'éleveur peut alors perdre toute sa production, soit plus de 3 tonnes de crevettes.
  139. 10:53 Rapidement, les ingénieurs et les diététiciens vont se mettre au travail.
  140. 10:57 L'eau du bassin est analysée pour détecter d'éventuelles traces de bactéries ou de parasites.
  141. 11:06 Comme on est seul ici à tout gérer, on s'inquiète tout le temps pour leur santé.
  142. 11:11 Avant, j'étais agriculteur, je cultivais du riz.
  143. 11:14 Quand j'ai vu que tout le monde ici se lançait dans la crevette et qu'on pouvait gagner beaucoup plus d'argent, je m'y suis mis aussi.
  144. 11:20 Les premiers résultats ne sont pas rassurants.
  145. 11:23 Ils indiquent des niveaux élevés d'ammoniaque dans l'eau de son bassin.
  146. 11:28 Nous allons emmener tes crevettes pour les examiner dans notre laboratoire pour faire des prélèvements.
  147. 11:34 Ce sont les déjections des crevettes qui sont à l'origine de la présence d'ammoniaque qui a haute dose et toxique.
  148. 11:40 L'éleveur devra rapidement renouveler l'eau de son bassin.
  149. 11:44 Les crevettes malades qu'on a vues là n'ont aucune chance de se retrouver à l'export.
  150. 11:53 Même si l'éleveur faisait tout pour cacher qu'elles sont malades ?
  151. 11:58 Oui, mais ça dépend sur quel pays elles vont.
  152. 12:01 Ça dépend de quel est le niveau de contrôle qu'il y a sur le pays où elles sont exportées.
  153. 12:08 Sur l'Europe, c'est un secret draconien. Sur le Japon, c'est draconien aussi.
  154. 12:12 Je pense qu'il n'y a pas de chance.
  155. 12:14 Ce sont des histoires qui se sont passées par le passé ?
  156. 12:16 Bien sûr. Il y a toujours des bons et des mauvais.
  157. 12:18 Il y a des gens malgré tout qui ont réussi à exporter des crevettes malades.
  158. 12:25 Pas malades mais qui ont été traités avec des antibiotiques interdits.
  159. 12:31 Des antibiotiques interdits et dangereux pour le consommateur.
  160. 12:36 L'éleveur n'en a pas conscience.
  161. 12:38 Dans la remise voisine à côté des stocks d'aliments, nous découvrons toute une série de produits utilisés par l'éleveur.
  162. 12:44 Des additifs, des suppléments nutritionnels et des vitamines.
  163. 12:48 Dites-leur.
  164. 12:55 Dis-lui bien que tout ce dont la crevette a besoin est déjà dans nos aliments.
  165. 13:01 Il n'a pas besoin d'ajouter quoi que ce soit.
  166. 13:04 Les vitamines, il y en a déjà.
  167. 13:09 Depuis quelques années, les autorités vietnamiennes tentent d'encadrer ce secteur en plein développement pour éviter toutes les dérives.
  168. 13:16 Aujourd'hui, ils sont des milliers dans la région qui, du jour au lendemain, ont abandonné leur métier d'agriculteur et qui se sont improvisés producteurs de crevettes.
  169. 13:25 Des apprentis qui se sont mis à gagner beaucoup d'argent et qui sont parfois prêts à tout pour produire toujours plus.
  170. 13:33 Le défi que Christophe et ses équipes mettent au point ici dans ce laboratoire, la crevette du futur.
  171. 13:40 Son code génétique est étudié de près.
  172. 13:43 Le but ? Créer une crevette mutante et végétarienne.
  173. 13:50 On va consommer de plus en plus de crevettes dans les pays émergents.
  174. 13:53 Les gens ont plus de pouvoir machin et puis il faut bien nourrir les populations de toute façon.
  175. 13:57 Si personne ne se préoccupait de cette problématique, je pense qu'il y aurait un risque de déséquilibrer l'écosystème et que certaines espèces de poissons disparaissent pure et simplement.
  176. 14:08 Il ne faut pas que ça arrive. Et ça n'arrivera pas.
  177. 14:11 La trie de la crevette dévore la mer, elle dévore les hommes aussi.
  178. 14:15 Nous sommes à Bangkok en Thaïlande, la plaque tournante de l'aquaculture en Asie.
  179. 14:19 Il est 5h du matin au marché central, un des plus importants marchés aux poissons du monde.
  180. 14:26 La Thaïlande est le premier producteur mondial de crevettes, le leader du marché.
  181. 14:31 Et pour le rester, le pays exploite une main d'oeuvre peu chère et docile.
  182. 14:37 L'homme qui nous sert de guide ce matin est un réfugié birman.
  183. 14:41 C'est anonymement qu'il témoigne car il a reçu des menaces après la réalisation de ce reportage.
  184. 14:46 Aux abords du marché, nous longeons avec lui sur plus de 5 km les usines de production.
  185. 14:51 Derrière ces murs, des milliers d'ouvriers décortiquent des crevettes jour et nuit.
  186. 14:56 Vous devez être très prudent dès que vous faites un reportage en Thaïlande sur l'industrie de la crevette.
  187. 15:02 Le dernier journaliste étranger qui est venu s'est fait détruire sa caméra.
  188. 15:08 Malgré nos demandes répétées, aucune usine n'a accepté de nous recevoir.
  189. 15:12 Ce qu'elle refuse de montrer ce sont les clandestins birmans qu'elle emploie.
  190. 15:16 Des hommes, des femmes et des enfants.
  191. 15:21 Ces 20 dernières années, la situation politique en Birmanie s'est aggravée.
  192. 15:27 Donc beaucoup de birmans sont venus ici chercher du travail.
  193. 15:31 Mais les conditions sont vraiment dures. Ils doivent travailler 12 à 14 heures par jour pour des salaires de misère.
  194. 15:37 Même les étrangers qui viennent investir tellement d'argent dans cette industrie ne savent pas ce qui se passe réellement à l'intérieur.
  195. 15:53 Il y a deux ans, les services sociaux ont fait une descente dans une usine de crevettes.
  196. 15:59 On y découvrait une soixantaine de personnes, surtout des femmes parfois très jeunes, toutes birmanes qui étaient séquestrées.
  197. 16:07 Elles travaillaient dans cette usine depuis un an et n'avaient pas le droit d'en sortir. Elles dormaient à même le sol.
  198. 16:14 Des conditions proches de l'esclavage.
  199. 16:27 Nous nous rendons au sud de Bangkok, dans ce quartier surnommé la petite Birmanie.
  200. 16:31 A deux pas de ces usines gardées comme des forteresses, c'est ici que s'entassent la plupart des deux millions de réfugiés que compte le pays.
  201. 16:40 Ce jour-là, notre contact nous présente Ang et Suki, deux réfugiés qui, malgré leur situation de clandestin, ont accepté de nous parler.
  202. 16:50 Voici mes parents. Ça, c'est mon père. Et là, c'est ma mère. Ils sont restés en Birmanie.
  203. 17:12 Lorsque Ang et Suki sont arrivés en Thaïlande, ils ont passé tous les deux huit mois enfermés dans une usine de crevettes.
  204. 17:19 On travaillait de cinq heures du matin à dix ou onze heures du soir. Mais ce n'était pas fini. Il fallait tout nettoyer et il était minuit quand on allait se coucher.
  205. 17:30 Moi, j'étais chargé de mettre les produits dans les bacs de crevettes. Je devais le faire tous les jours. Ils disaient que c'était pour éliminer les bactéries.
  206. 17:37 Mais l'odeur était insupportable. J'avais mal à la poitrine et les yeux qui pleuraient. C'était vraiment dur.
  207. 17:44 Une fois, l'eau et les produits dans lesquels baignaient les crevettes se sont renversés. Et regardez ce que ça a fait à mon pied.
  208. 17:55 C'est une des techniques employées par les industriels. Utiliser des concentrés chimiques à base de javel pour éviter que les crevettes noircissent.
  209. 18:06 Pendant plus d'une heure, Ang et Suki vont nous raconter leur enfer. Ils vont nous décrire dans les moindres détails ce qu'ils ont subi.
  210. 18:13 Et ce qu'ils ont vu.
  211. 18:17 Il y avait beaucoup d'enfants qui travaillaient parmi nous. On leur demandait de faire les mêmes choses que nous.
  212. 18:25 En moyenne, ils avaient 12 ans. Ils étaient obligés de rester debout toute la journée même s'ils avaient mal et qu'ils n'en pouvaient plus.
  213. 18:35 Ils n'avaient pas le droit de se plaindre.
  214. 18:44 C'est triste de devoir subir ça, même si on survit.
  215. 18:49 Mais quand on compare notre situation à celle qu'on a connue en Birmanie, on se dit qu'on est vraiment mieux ici. Mais c'est quand même triste.
  216. 18:57 De cet enfer, ils ont réussi à s'échapper avec 5 autres travailleurs. Un soir de décembre 2007.
  217. 19:05 La crevette détruit les hommes et elle détruit la nature aussi.
  218. 19:10 La dernière étape de notre enquête nous emmène dans la région de Khulna au sud du Bangladesh.
  219. 19:15 Des hommes ont fait fortune grâce à la crevette. Des industriels ont volé les terres des paysans pour creuser des bassins d'élevage.
  220. 19:23 Ils se sont enrichis en laissant derrière eux une région dévastée.
  221. 19:27 Lorsque nous nous arrêtons sur le bord de la route, nous sommes pris à témoin par ces habitants.
  222. 19:35 J'avais 2 hectares de terrain et maintenant j'ai plus rien.
  223. 19:42 Tout ça a commencé quand les usines de crevettes se sont installées dans la région.
  224. 19:46 Avant ici, on ne pouvait rien faire.
  225. 19:49 Tout le monde ici est concerné. On nous vole les terres. On essaye de les garder mais on n'y arrive pas.
  226. 19:55 Les éleveurs de crevettes sont en train de tout détruire.
  227. 19:59 Regardez nos vaches là-bas.
  228. 20:03 Elles n'ont plus d'herbe à manger à cause de l'eau de mer.
  229. 20:07 Elles n'ont plus d'herbe à manger à cause de l'eau de mer.
  230. 20:11 Regardez nos vaches là-bas.
  231. 20:15 Elles n'ont plus d'herbe à manger à cause de l'eau de mer.
  232. 20:18 C'est un énorme problème.
  233. 20:23 Nos vaches et nos buffles sont en train de mourir.
  234. 20:26 Et nous aussi.
  235. 20:31 Sur plus de 200 kilomètres, dans les méandres des bras du Gange, c'est le même paysage.
  236. 20:36 L'eau est partout. Les rizières ont disparu. Ce sont maintenant de très rentables bassins d'élevage de crevettes.
  237. 20:43 Ils ont encerclé les villages.
  238. 20:46 Les dégâts sont visibles et irréversibles.
  239. 20:58 Xoladia, un hameau parmi d'autres.
  240. 21:01 Tout autour, les hommes s'activent dans les bassins.
  241. 21:06 A l'entrée du village, nous rencontrons Pradip et son fils de 8 ans, Heminroy.
  242. 21:12 Un jour, il a découvert ses terres noyées.
  243. 21:17 Les industriels de la crevette lui ont volé tout ce qu'il possédait.
  244. 21:21 Une rizière avec laquelle il faisait vivre sa famille.
  245. 21:26 Aujourd'hui, le village de Xoladia est un lieu de vie.
  246. 21:31 Il est employé pour nettoyer les bassins sur cette parcelle de terre qui autrefois était la sienne.
  247. 21:52 C'est ce que vous pêchez tous les jours ?
  248. 21:55 Oui, c'est tout ce qu'il me reste à faire.
  249. 21:57 Je suis payé pour mon travail ici.
  250. 22:00 J'ai le droit de pêcher quelques crevettes.
  251. 22:02 C'est comme ça que je fais vivre ma famille.
  252. 22:07 Le développement de la production de crevettes a bouleversé la vie de Pradip et de tous les villageois.
  253. 22:13 Il n'y a plus rien à manger dans la région.
  254. 22:15 Le sel a tout détruit.
  255. 22:17 Le riz est devenu hors de prix.
  256. 22:19 Et le bétail est malade.
  257. 22:21 Ceux qui mangent des crevettes sont en train de boire notre sang.
  258. 22:24 Alors que nous, nous avons à peine de quoi nous nourrir.
  259. 22:28 Pendant qu'il y en a qui s'enrichissent, nous, nous sommes devenus pauvres et on meurt à petit feu.
  260. 22:34 Je gagne à peine un euro par jour pour nourrir mes enfants.
  261. 22:38 C'est pour ça qu'ils sont obligés de travailler avec moi.
  262. 22:41 Je ne peux même pas les envoyer à l'école.
  263. 22:43 Je n'ai pas d'avenir digne à leur offrir.
  264. 22:45 Toute la famille de Pradip vient d'emménager dans cette maison en terre.
  265. 22:49 Comme tous les soirs, ils vont se partager les maigres prises de la journée.
  266. 22:54 Et comme tous les soirs, il y aura des crevettes.
  267. 22:56 À peine une dizaine.
  268. 23:00 Avec mon fils, nous avons tout essayé pour récupérer nos terres.
  269. 23:03 Mais on nous a dit qu'on n'avait pas de papiers pour prouver qu'elles sont à nous.
  270. 23:06 Jamais on ne nous les rendra.
  271. 23:09 Nous avons fait des recherches.
  272. 23:11 On nous a dit qu'on n'avait pas de papiers pour prouver qu'elles sont à nous.
  273. 23:13 Jamais on ne nous les rendra.
  274. 23:15 Jamais on ne nous écoutera.
  275. 23:18 Les propriétaires gagnent des millions avec la crevette.
  276. 23:21 Et nous, on en est réduits à mendier de l'argent.
  277. 23:25 Le village de Soladia ne compte plus un seul agriculteur.
  278. 23:29 Au total, plus de 200 000 hectares de terre fertile ont été confisqués dans la région sous les 20 dernières années.
  279. 23:35 Nous rencontrons le chef du village.
  280. 23:38 Il a tout tenté pour que cela s'arrête.
  281. 23:41 Il s'est battu pour que les autorités restituent les parcelles.
  282. 23:44 Mais il n'y croit plus.
  283. 23:47 Voici les documents qu'on a rassemblés.
  284. 23:55 Ce sont toutes les plaintes qui sont recensées.
  285. 24:00 Je vais vous donner un exemple.
  286. 24:03 Je vais vous expliquer comment ça s'est passé.
  287. 24:06 C'est simple.
  288. 24:08 Les industriels ont versé des pots de vin aux autorités de la région pour qu'ils falsifient les titres de propriété.
  289. 24:14 Et vous pensez qu'un jour le problème va se régler ?
  290. 24:18 On n'a aucun espoir.
  291. 24:20 Ça fait des années que ça dure.
  292. 24:23 Et ça va continuer encore dix ans au moins.
  293. 24:26 Parce que les industriels continuent de corrompre les politiciens.
  294. 24:33 La crevette n'a profité qu'à une poignée d'hommes aux méthodes mafieuses.
  295. 24:38 Le lendemain matin, nous allons voir un de ces nouveaux parrains qui a fait fortune en quelques années seulement grâce aux élevages.
  296. 24:44 Le voici, qui surveille les arrivages du jour.
  297. 24:48 Regardez comme elles sont belles.
  298. 24:50 Celles-là, elles sont bien grosses.
  299. 24:52 C'est bon, c'est bon. Là, il y en a au moins pour huit kilos.
  300. 24:56 Allez ! Allez !
  301. 24:57 Ceux qui ont déchargé et qui n'ont plus rien à faire, allez chercher des bâtons pour tout trier.
  302. 25:01 Dépêchez-vous !
  303. 25:06 Ardou Salam a commencé son activité il y a dix ans.
  304. 25:09 Aujourd'hui, il règne sans partage sur plus d'une cinquantaine d'élevages.
  305. 25:13 Il est responsable d'un certain nombre d'élevages.
  306. 25:15 Ardou Salam a commencé son activité il y a dix ans.
  307. 25:18 Aujourd'hui, il règne sans partage sur plus d'une cinquantaine d'élevages.
  308. 25:22 Trente personnes travaillent pour lui dans des conditions proches du cervage.
  309. 25:24 Tous doivent lui remettre jusqu'aux trois quarts de leur prise.
  310. 25:28 Et lorsque nous lui faisons remarquer que ce sont leurs terres qui l'occupent, sa réponse est sans appel.
  311. 25:35 Je possède mille hectares.
  312. 25:38 Comment voulez-vous que je rentre des parcelles de un ou deux hectares situés en plein milieu ?
  313. 25:43 L'eau est partout. C'est trop tard. Je ne peux pas la retirer.
  314. 25:50 Alors, ils comprennent vite que ce n'est pas sérieux de vouloir les récupérer.
  315. 25:57 Et s'ils ne comprennent pas, on leur explique.
  316. 26:00 Et on fait en sorte qu'ils arrêtent de les réclamer.
  317. 26:06 Tabassage et même meurtre.
  318. 26:08 Plus de cent cinquante bangladais ont été assassinés ces quinze dernières années après s'être opposés à ces hommes de pouvoir.
  319. 26:15 Au Bangladesh, rien ni personne ne peut les arrêter.
  320. 26:22 A une heure de route, la capitale régionale Khulna, qui rappelle à tous ses habitants et aux visiteurs que c'est à la crevette qu'elle doit sa prospérité.
  321. 26:31 Dans la zone industrielle, à l'écart de la ville, l'activité redouble à la sortie des usines.
  322. 26:36 Dans ces cartons des crevettes, toutes seront expédiées en Europe.
  323. 26:40 Et ce jour-là, les responsables du chargement sont fiers de nous montrer la destination de leurs stocks.
  324. 26:47 Regardez, ça part en France.
  325. 26:51 Et celle-là aussi.