Tomates marocaines : l'envers du décor dans les mégafermes d'Agadir

reportage 7:23 Source ↗ agadir tomate agriculture exploitation travailleurs migrant pénurie d'eau
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Ce reportage explore les coulisses de la production de tomates marocaines près d'Agadir, révélant l'impact environnemental de l'agriculture intensive et les allégations d'exploitation de travailleurs migrants subsahariens.

  1. 0:00 ...
  2. 0:08 A quelques kilomètres au sud d'Agadir,
  3. 0:11 ces terres où l'on croise des troupeaux de dromadaires
  4. 0:15 sont parmi les plus arides du Maroc.
  5. 0:17 Nous roulons pourtant
  6. 0:20 au coeur de l'un des plus grands potagers du monde.
  7. 0:23 Sous ces cerfs qui couvrent l'horizon,
  8. 0:27 travaillent des milliers d'ouvriers,
  9. 0:31 les petites mains de la tomate.
  10. 0:33 Je retire les fleurs pour que la tomate ait de la place
  11. 0:37 pour mûrir.
  12. 0:38 Je gagne 9 euros par jour.
  13. 0:42 Et ça vous suffit ?
  14. 0:43 Ca va, avec l'aide de Dieu.
  15. 0:48 Dans cette ferme,
  16. 0:50 ces femmes cueillent les tomates à peine mûres
  17. 0:53 pour qu'elles puissent supporter les 15 jours de voyage
  18. 0:57 qui les attendent.
  19. 0:58 Les clients nous demandent qu'elles ne soient pas trop rouges.
  20. 1:02 La grande majorité de ces tomates
  21. 1:05 seront bientôt vendues sur les étals des supermarchés français.
  22. 1:09 Chaque année, on exporte 30 000 tonnes de tomates.
  23. 1:14 Et on va dire qu'on envoie environ 20 000 tonnes vers la France.
  24. 1:21 La France et l'Europe sont les premiers destinataires
  25. 1:24 des tomates marocaines.
  26. 1:26 En 25 ans, les exportations vers l'Union européenne
  27. 1:29 ont même été multipliées par quatre.
  28. 1:32 La production a explosé
  29. 1:34 et aujourd'hui, les cerfs recouvrent toute la région d'Agadir.
  30. 1:40 Acteur majeur de ce grand bon en avant,
  31. 1:43 le groupe franco-marocain Azura.
  32. 1:47 Pour la première fois,
  33. 1:48 le leader du secteur a autorisé des caméras
  34. 1:51 à filmer cet immense entrepôt où travaillent 4000 personnes.
  35. 1:55 Ces chaînes de tri seraient à la pointe de la technologie.
  36. 2:01 Pour preuve, nous dit-on,
  37. 2:03 cette machine qui traque le moindre défaut sur chaque tomate.
  38. 2:10 La machine peut traiter jusqu'à 1 200 000 rouilles par jour,
  39. 2:15 ce qui est équivalent à une moyenne de 60-65 tonnes par jour.
  40. 2:19 Pour chaque rouille, il y a plusieurs photos,
  41. 2:22 jusqu'à huit photos par rouille,
  42. 2:24 ce qui nous permet vraiment une précision.
  43. 2:27 Ces machines permettraient de tirer encore les coûts de production
  44. 2:31 et de proposer des tomates toujours moins chères aux consommateurs,
  45. 2:35 comme ces boîtes vendues dans nos supermarchés 99 centimes d'euro,
  46. 2:39 deux à trois fois moins chères que leurs concurrentes françaises.
  47. 2:44 Quand on vous dit que vous cassez le marché,
  48. 2:46 vous n'êtes pas d'accord ?
  49. 2:47 Non, pas du tout, c'est parfait.
  50. 2:49 On peut nous dire qu'on tient bon
  51. 2:53 pour garder un bon prix vis-à-vis des consommateurs.
  52. 2:55 Franchement, je ne comprends pas, ça agace notre développement.
  53. 2:59 En tant qu'opérateur économique et en tant que pays,
  54. 3:03 on a parfaitement le droit de se développer.
  55. 3:06 Avec ces usines ultramodernes,
  56. 3:08 l'industrie de la tomate marocaine affronte pourtant un péril
  57. 3:11 à même de contrarier ses rêves de grandeur.
  58. 3:16 L'eau manque peu à peu.
  59. 3:20 Dans les fermes, on doit aller la puiser toujours plus profond.
  60. 3:28 Là, on est à 140 m de profondeur.
  61. 3:32 Selon les scientifiques, le réchauffement climatique,
  62. 3:35 mais surtout l'épuisement des nappes phréatiques par l'agriculture,
  63. 3:38 sont à l'origine du manque d'eau.
  64. 3:41 Face à la pénurie,
  65. 3:42 les producteurs les plus riches achètent de l'eau de mer dessalée.
  66. 3:45 La famille Benelasserie, elle, n'en a pas les moyens.
  67. 3:50 Pendant des décennies, sur une quinzaine d'hectares de terre,
  68. 3:53 elle a cultivé des fruits et des légumes.
  69. 3:57 Tu te souviens des bananes qu'on faisait pousser ?
  70. 4:00 Mais il y a cinq ans, privée d'irrigation,
  71. 4:03 Abdoula Benelasserie a choisi,
  72. 4:05 comme plus d'une dizaine d'agriculteurs des environs,
  73. 4:08 de mettre fin à l'exploitation familiale.
  74. 4:12 Quand mon frère m'a dit j'arrête, j'ai dit non, c'est pas possible.
  75. 4:15 Non, ça peut pas s'arrêter comme ça.
  76. 4:18 J'ai eu beaucoup de mal à accepter ça, d'ailleurs.
  77. 4:20 Je pense qu'il a dû le sentir.
  78. 4:23 Bien sûr.
  79. 4:24 On n'a rien à faire. On ne peut pas changer notre dessin.
  80. 4:28 On cultivait tellement de légumes, et maintenant, plus rien.
  81. 4:32 On est au chômage.
  82. 4:35 Par fierté,
  83. 4:36 Abdoula Benelasserie n'a pas souhaité rejoindre
  84. 4:38 les cohortes d'ouvriers employés par les grandes fermes des environs.
  85. 4:43 Sous les serfs, pourtant, la main-d'oeuvre manque.
  86. 4:47 Selon nos informations,
  87. 4:49 plusieurs entreprises d'Agadir feraient même appel
  88. 4:51 à des migrants illégaux originaires d'Afrique subsaharienne.
  89. 4:55 Sur les réseaux sociaux,
  90. 4:57 des vidéos montrent des Ivoiriens, des Sénégalais, des Guénéens
  91. 5:00 travailler illégalement dans les fermes.
  92. 5:03 On y trouve même des annonces pour des emplois.
  93. 5:08 On a besoin de 5 filles.
  94. 5:10 5 filles, 5 filles, maintenant. 5 filles.
  95. 5:14 Dans les faubourgs d'Agadir,
  96. 5:16 nous rencontrons cet homme qui dénonce l'exploitation
  97. 5:19 des migrants dans les fermes.
  98. 5:21 C'est l'un des responsables d'une communauté subsaharienne sur place.
  99. 5:25 Le dernier renseignement qu'ils ont fait, au niveau d'Agadir,
  100. 5:28 il y avait à peu près 7 000 migrants.
  101. 5:32 C'est 90 % qui travaillent dans les champs.
  102. 5:35 Ils nous proposent d'aller à la rencontre
  103. 5:37 de ces travailleurs migrants.
  104. 5:39 Mais alors que nous roulons depuis quelques minutes,
  105. 5:42 ils reçoivent un appel.
  106. 5:44 Oui, allô ?
  107. 5:45 Pas grave, on est suivis, on connaît ça, disons.
  108. 5:48 Nous sommes suivis
  109. 5:50 par les services de sécurité marocains.
  110. 5:53 Cette voiture, au centre de l'image.
  111. 5:55 Pourquoi les policiers ne veulent pas qu'on rencontre les gens ?
  112. 5:57 Ils ne veulent pas que, vraiment,
  113. 5:59 ce qui s'est passé, c'est l'immigration,
  114. 6:02 que le monde va savoir ça, les gens vont savoir.
  115. 6:04 Le travail que les migrants sont en train de faire.
  116. 6:06 Après quelques détours,
  117. 6:08 nous rejoignons finalement cet appartement à l'abri des regards.
  118. 6:11 Nous y attendent un homme et une femme.
  119. 6:15 Sans titre de séjour ni contrat de travail,
  120. 6:19 ils affirment récolter des légumes destinés aux marchés étrangers.
  121. 6:22 En Espagne et de l'Espagne,
  122. 6:25 ça va dans tous les coins de l'Europe.
  123. 6:28 Tous deux décrivent des conditions de travail très difficiles
  124. 6:31 et disent avoir à épendre des pesticides, parfois à main nue.
  125. 6:36 Souvent, on est malade. Tous les jours, on prend les produits.
  126. 6:39 Et vous n'avez pas de masque ?
  127. 6:42 Non, on n'est pas protégés, quand même. On est tout le temps exposés.
  128. 6:45 On part à 7h00,
  129. 6:48 pour d'autres, à 6h00.
  130. 6:50 Et on finit à 14h00
  131. 6:53 pour un salaire de 70 dirhams.
  132. 6:57 C'est un travail qui est épuisant.
  133. 6:59 Mais on le fait parce que nous sommes des migrants,
  134. 7:02 on n'a pas le choix.
  135. 7:04 Après notre tournage,
  136. 7:06 nous avons tenté de contacter l'entreprise qui les emploie.
  137. 7:10 Mais ni elle, ni l'association locale des producteurs
  138. 7:13 n'ont répondu à nos sollicitations.
  139. 7:15 Au Maroc, l'industrie de la tomate est un fleuron
  140. 7:18 qui ne souhaite pas s'étendre
  141. 7:20 sur certains de ses secrets de fabrication.